20 Juil Maximum : valoriser la « matière perdue »
QUAND LE DESIGN PENSE À L’ÉCOLOGIE
Maximum : valoriser « la matière perdue »
De la récupération de chutes industrielles au faire-valoir de « la matière perdue », voilà le chemin parcouru par les designers de Maximum, Romée de la Bigne et Basile de Gaulle.

Refaire le monde, avec Maximum
La start-up Maximum a fêté ses 10 ans en 2025. Après une décennie de fabrication de mobilier en série à partir de chutes industrielles, les deux jeunes designers Romée de la Bigne et Basile de Gaulle ont choisi de se libérer de la grande série. Ils ont décidé de faire entrer leur start-up dans une nouvelle aventure, en mettant le cap sur une approche qualitative autour de l’objet, en se diversifiant autour de la valorisation de la « matière perdue » et plus que jamais en racontant une histoire et le patrimoine qu’elle porte et revalorise. Il ne s’agit pas de ne plus être écologique. Qui peut ne pas l’être, précisent-ils… Mais de l’être de manière différente. Ils nous expliquent leur démarche. Et comment, par exemple, ils participent à la réhabilitation de l’ex-bâtiment du journal Le Monde construit en 1990… Refaire Le Monde, voilà qui sied parfaitement à des designers désireux de changer le monde !
Entretien avec Romée de la Bigne et Basile de Gaulle. Propos recueillis par Mélina Gazsi

Pourquoi ce nouveau cap ?
Basile de Gaulle – On a commencé en effet à travailler sur une grosse production en s’équipant énormément de manière autonome et en distribuant nous-mêmes nos meubles. Mais ce n’est pas aisé de dire que l’on fait des meubles à partir de déchets, même si l’on fabrique en France. Ces deux valeurs s’annulent parfois. Nous ne sommes pas dans la fabrication conventionnelle de meubles de luxe et évidemment nos prix ne sont pas dans cette gamme. D’autre part, on est trop souvent aspiré par des marchés qui souhaitent déployer à grande échelle des solutions « décarbonnantes », type loi Agec (Loi anti-gaspillage économie circulaire). Les trois critères – produire beaucoup, maintenir nos prix et avoir des clients souhaitant de bons bilans carbone – finissaient par ne plus coïncider avec notre métier de designer et notre démarche.
Quelle est votre démarche aujourd’hui ?
Romée de la Bigne – C’est plutôt une approche qualitative. Ce qui nous intéresse, c’est le faire-valoir de la matière, l’histoire qu’elle raconte, le patrimoine qu’elle porte et revalorise. Jusque-là, nous avons été confrontés au quantitatif, par ex le kilo de CO2 avec telle chaise… Aujourd’hui, notre approche du réemploi et des ressources qu’on utilise est avant tout une approche design. Notre métier de designer, c’est de s’inscrire dans un contexte, une époque et d’évaluer la ressource dont on dispose tout en ayant
conscience des opérations qui pèseront sur les matières, leur provenance, leur impact, le travail à faire… Bref, nous explorons et nous nous posons des questions de designers.
Basile – Cette méthode de création permet de générer de nouvelles formes, de saisir des invitations, de peser sur les quantités et les prix et surtout elle suscite des émotions parce qu’alors c’est le design qui s’occupe d’écologie et non pas l’écologie qui tente de faire du design. De cette façon, on peut ajouter la notion de plaisir, hors la culpabilité qui régit trop souvent le rayon de l’écologie.

Du design écologique ?
Il n’est plus l’heure de parler d’écologie. Depuis 20 ans, l’écologie est une urgence absolue dans tous les domaines, une évidence. Nous travaillons avec la matière existante. C’est une autre magie !

Romée – Dans le passé, les designers n’ont eu de cesse de prendre le design comme un outil de réflexion et de propositions. Les grands mouvements sont souvent nés pour apporter des réponses. A notre tour, nous tentons d’interroger notre époque. La matière est un problème et nous sommes tous écolos. Mais pas seulement. Tant de questions se posent : Comment le design peut agir ? comment peut-il s’emparer de la question en se débarrassant de la culpabilité et explorer la sphère du plaisir ? Quand la matière et le déchet sont-ils un souci ? Qu’est -que notre époque peut apporter au design

Pour vous, c’est quoi un déchet ?
Romée de la Bigne et Basile de Gaulle – Pour européen une canette vide est un déchet. Pour un Cubain, cela devient un cylindre en alu, un contenant, et autre chose si tu en mets plusieurs de telle ou telle façon. Parce que tu n’as pas le choix. Nous, on vit dans une société qui a encore le choix… Mais se poser la question de la pénurie, c’est très fertile comme approche. On ne souhaite pas la vivre mais vivre dans un monde où on oublie la pénurie, où l’on oublie que tout n’est pas disponible, est incohérent.
Chez Maximum, on regarde le déchet non pour ce qu’il est mais pour ce qu’il était et ce qu’il pourrait être.

Basile – En explorant, en prenant en compte la notion de plaisir et en allant au-delà de l’objet, on s’interroge : le ready-made, c’est quoi ? Quelles nouvelles formes vont apporter de solutions aux problèmes de notre époque ? Car généralement les formes s’expliquent dans la société où elles naissent. Comment on peut optimiser la relation entre deux industriels ou entre un bâtiment et une problématique ?
Romée – Je m’aperçois qu’avec la délocalisation, on avait de moins en moins de choses à dire sur la fabrication des objets. Mais comme nous renouons avec la matière, on est en plein dans le scénario de fabrication, un peu comme l’œnologue qui te présente un vin. Il ne parle pas seulement du vin, mais du terroir, de la terre de granit qui le façonne, de l’ensoleillement et de tout ce qu’il a fallu pour arriver à ce vin-là. C’est pareil avec nos objets, ils racontent tous une histoire. Comme la chaise Gravène ou le tabouret Billex (lien sur encadré ). La matière que l’on valorise pour ces objets a très peu à voir avec le déchet et tout à voir avec ce que l’on préfère appeler la « matière perdue », que l’on fait revivre autrement.

On regarde le déchet non pour ce qu’il est mais pour ce qu’il était et ce qu’il pourrait être. Avec Maximum, on a trouvé une manière de créer sans polluer.
Basile – Notre vocabulaire aujourd’hui n’a rien à voir avec les « faire du neuf avec du vieux » ou « du beau avec du laid » ou encore « pourquoi c’est cher alors que c’est du déchet « ? D’autant que nous travaillons maintenant beaucoup avec des entreprises et des architectes voire des bureaux de publicité qui attendent de nous, au-delà de la fabrication d’un objet ou d’un meuble, que l’on invente une scénographie, une petite architecture … Que l’on s’interroge sur le passé de tel mur en brique ou de telle façade d’immeuble ou encore de tel bâtiment porteur d’histoire… C’est le cas notamment de l’ex-immeuble du journal Le Monde, rue Falguière dans le 15e arrondissement de Paris…

Refaire le monde. Maximum et l’ex immeuble de la rédaction du journal Le Monde

Les deux designers de Maximum, Romée de la Bigne et Basile de Gaulle, se sont invités à participer à la réhabilitation de l’immeuble du 15 de la rue Falguière dans le quinzième arrondissement de Paris. Un immeuble construit dans les années 90’ par les architectes Pierre du Besset et Dominique Lyon pour le journal Le Monde, qui quittait alors la rive droite et l’architecture haussmannienne du boulevard des Italiens dans le 9e. Un immeuble pas comme les autres. Car, évidemment, on n’abrite pas le siège de la rédaction du journal Le Monde (de 1990 à 1996) sans y laisser une empreinte. Cette maison de verre de 6 500 mètres carrés est un lieu hautement symbolique et historique pour la presse, pour l’architecture et pour Paris. Et si sentimental pour certains collaborateurs du quotidien, qui se souviennent encore du patio, ce puits de lumière qui laissait voir absolument tout des bureaux et de la cafétéria, comme d’autres ont gardé en mémoire les coursives à moquette bleue azur et les escaliers à suspension ainsi que l’escalator, témoin de la modernité et de la vie qui palpitait là sur les marches, entre idées et débats, frottements et brassages, évitements parfois, rendez-vous, rencontres, déambulations et autres déclarations, confidences et chuchotements… Aussi, cette réhabilitation n’a -t-elle rien d’ordinaire.

Basile de gaule et Romée de la Bigne en sont tout émus. Pour le Dessous des objets, ils évoquent de quelle façon ils apportent leur contribution.
On fait des créations d’objets à partir des objets et accessoires qui étaient encore dans l’immeuble, qui vont intégrer le nouveau lieu mais que l’on veut faire entrer en résonance avec le passé. De sorte qu’il n’y ait pas cette rupture sèche et radicale entre hier et aujourd’hui, entre « tout a été jeté» et «mais vous savez, ici, c’était le siège du journal Le Monde ». C’est tout sauf un endroit neutre, ces objets traduisent une époque, racontent une histoire et même du point de vue strictement commercial, pour les futurs acheteurs des espaces de bureaux cette histoire est un supplément d’âme…

On récupère par exemple les tôles en alu de la façade, on les replie pour en faire des objets qui seront intégrés à l’intérieur de l’immeuble. On reprend les marches de l’escalator, siglées « made in west germany » pour en faire des banquettes. Est-ce du design conceptuel ? du design historique ? Nous ne voulons pas faire du design qui serait parachuté là sans motif mais au contraire interroger l’adresse, le lieu et les mémoires. Tout le langage formel du mobilier, lampes, etc. que nous créons file la métaphore de la page, de milliers de pages qui ont été ici écrites, raturées, revues et corrigées. Afin que ces objets «nouveaux» puissent nous faire replonger dans ces milliers de nuits blanches d’une rédaction de journal …


Génèse : le tabouret Billex
Quand le rêve de s’asseoir écologique et sur un pactole est exaucé !

De nombreux industriels nous ont appelés pour nous proposer des chutes de métal, de bois, etc. Pour la banque de France (bdF, ce fut des papiers fiduciaires. Autrement dit, des billets de banque. Mis au rebut, à cause d’erreurs diverses dans la chaîne de fabrication. Au départ, on a pensé que cela allait être compliqué car la matière papier n’est pas aisée à recycler sans ajout d’une pâte et d’un liant. Celui que la BdF nous proposait était composé de plusieurs matières – coton, encre – revêtu d’un film de plastique. 12 micros de plastique sur du papier imprimé. On a maximisé tous les ingrédients pour séparer les deux matières, et au terme de deux ans d’expérimentations et de moulages, les tonnes de confettis des billets que la BdF nous a convoyés sont devenus le tabouret Billex. Plébiscité par le public, on en vend aujourd’hui 700 par an et on en produit 1 ou 2 par jour. Mais inutile de vous interroger : vous ne saurez jamais de quels billets proviennent ces confettis ? Seul indice : ils ne sont pas français !

Le saviez-vous ? La Banque de France est en réalité un imprimeur dans un secteur de pointe et hyper sécurisé. Elle imprime près de trois milliards de billets pour une dizaine de pays et pas seulement ceux de la France !

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