Matali Crasset, le design engagé

QUAND LE DESIGN PENSE À L’ÉCOLOGIE


Matali Crasset, le design engagé

Par Mélina Gazsi

Pour Matali Crasset, les objets ne sont pas seulement des objets mais des projets écologiques et sociaux porteurs d’une ambition : et si le design pouvait transformer nos vies ?

Dans la complexité du monde du 21e siècle, une chose semble claire pour matali crasset : les objets ne sont pas seulement des objets. Ils sont aussi porteurs de projets et d’idées novatrices. Ils peuvent conduire à créer des liens sociaux, à bâtir des ponts entre des disciplines et des pratiques culturelles différentes, à tisser entre savoir-faire et modernité des fondations pour un monde où le « vivre ensemble » avec la nature et les autres n’est pas qu’un slogan. D’ailleurs, elle préfère dire qu’elle invente des systèmes plutôt que des objets et ancrer son travail autour de cette question-ambition : et si le design pouvait transformer nos vies ? 

Bien sûr, elle a beaucoup travaillé pour des éditeurs de design de renom et de grandes sociétés telles SEB, la marque française des petits équipements domestiques, qui a inventé en 1953 la Cocotte-minute, afin de repenser les objets du quotidien. Pour la marque suédoise Ikéa, matali crasset s’est inspirée de la lampe des cheminots pour signer une lampe, la PS 2017 Light ; et au cours des années 90’, elle a pris la direction de l’évolution dans le multimédia de la marque Thomson au sein de l’agence du designer Philippe Starck.

Puis, se passionnant pour l’habitat et le « vivre mieux ensemble », elle a conçu, en 2019, pour la société MédiaKiosk – qui les gère pour la ville de Paris, les nouveaux kiosques, ces boutiques si emblématiques de la capitale, installées sur le trottoir, qui vend journaux et magazines. Ces nouvelles structures ont fait beaucoup parler d’elles… Certains regrettant les anciens ! C’est sans doute à leur intention que la ville en a conservé une cinquantaine, destinées à des missions culturelles et associatives. Cela étant, les nouveaux, ceux de la designer française, avec leurs toitures bombées et leurs façades de verre, encadrées par des poteaux d’angle, s’inspirant des ateliers et des toits parisiens, respectent assez bien « l’âme » de la cité tout en présentant des caractéristiques qui répondent parfaitement aux critères écologiques. Eco-conçues avec des matériaux 100 % recyclables, elles sont alimentées en électricité d’origine renouvelable et leur performance énergétique réduite de plus de 50 % grâce à un éclairage complétement LED.

Vous verrez encore du matali crasset Place de la Nation à Paris, dans le 12e arrondissement et reconnaitrez sans mal son installation, tant elle est fidèle à son goût de la couleur et de la convivialité. Car, à la même époque que la rénovation des kiosques, la ville a rénové la place et matali crasset de proposer, avec Stries et Compagnie, une sculpture-aire de jeux  pour les enfants. Dans la presse, elle commentait alors son projet : «  Les aires de jeu en ville sont les endroits où les enfants forgent leur relation au monde extérieur, à l’environnement, et profitent d’une certaine liberté dans l’espace. Or les aires d’aujourd’hui se ressemblent toutes, elles sont industrialisées, j’ai voulu y remettre de la créativité, que les enfants y soient plus libres d’imaginer, de s’approprier les jeux ».

Car ce qui la motive plus que tout, c’est imaginer et penser au-delà des objets, à des stratégies, à des démarches participatives où s’échangent les voix, les désirs et les besoins des usagers et des habitants, où s’expriment les disciplines diverses mais complémentaires du design, de l’architecture au commerce équitable, du graphisme au mobilier, du design à l’artisanat et l’art contemporain, de la scénographie à l’habitat qu’il soit urbain ou rural… 

Alors, en effet, au-delà des objets, la voilà qui pense d’abord aux questions de l’humain autour du « slow design » : comment concilier le design social avec les savoir-faire et les traditions ? comment remettre la nature et l’humain au coeur de tous les projets, qu’ils soient des installations en ville ou en campagne ou la création d’objets ? D’ailleurs, dans un entretien pour Radio France, la designer ou designeuse, qui préfère dire qu’elle est « designeureuse » – jolie trouvaille de mot-valise – n’hésitait pas à décrire son métier comme « composé de 81% de pensées ». L’intention donc avant le dessin. La réflexion avant la matérialité. L’esprit avant le geste en quelque sorte, afin de redonner toute sa place à la vie, dans son quotidien et ses rituels. C’est cela, pour matali crasset, qui caractérise essentiellement sa fonction de designer.

La noisette et Le Nichoir, exemples de design responsable

Vous voulez en avoir une idée plus précise ? Le Dessous des objets vous engage à prendre le TGV Est européen et descendre en gare Meuse-TGV. Là, au coeur de la région Lorraine, dans les 5 000 hectares qui entourent les villages de Dompcevrin, Fresnes-au-Mont, Nicey-sur-Aire, Pierrefitte-sur-Aire et Ville-devant-Belrain, vous découvrirez La noisette et Le Nichoir, par exemple. Késako ?

Ce sont les quatre maisons sylvestres que matali crasset a conçues au milieu des bois pour le Vent des Forêts (voir encadré) avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication, du Fonds National d’Aménagement et de développement du Territoire, du Conseil général de la Meuse, du Conseil régional de Lorraine, de la Codecom Entre Aire et Meuse, de l’Europe au titre du Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (FEADER) et de la Fondation RTE. Voilà pour l’aspect institutionnel et financier.

Si c’est pas du design collaboratif et durable, ça !

Quant au volet social et participatif, cher à la designeureuse, entre artisans et fournisseurs locaux, matali crasset a travaillé avec les ouvriers de l’entreprise Gigot à Varney pour les ossatures métalliques, les Compagnons du Chemin de vie de Lérouville pour les habillages en bois et la pose du chaume, l’ébéniste Christophe Rimlinger et son entreprise « Les Meubles de mon Grand-Père » à Villotte-sur-Aire, pour le mobilier intérieur. Et ce n’est pas tout ! Le fabricant des Fours « Grand-Mère » à Jeanménil a, quant à lui, construit les fours à bois, installés par l’entreprise Godin à Verdun. Tandis que les accessoires intérieurs et extérieurs ont été mis en place par le chaudronnier Dominique Rennesson de Saint-Mihiel. La liste des participations ne serait pas complète si on oubliait les élèves du lycée professionnel Ligier-Richier à Bar-le-Duc et le sculpteur sur bois Jean Bergeron de Pierrefitte-sur-Aire, qui ont respectivement posé les escaliers et confectionné le mobilier extérieur. Si cela n’est pas du design collaboratif et durable, ça !

Même démarche pour les matériaux : le bardage en bois a été fourni par l’entreprise Fenneteau Bois à Rambervillers, les tuiles traditionnelles en bois de douglas par Guy Vlaemynck à Rupt-sur-Moselle et le bois de frêne et de chêne pour l’habillage intérieur a été débité par la scierie Denée à Villers-sur-Meuse. Le tout concentré sur un même territoire, les départements de la Meuse et des Vosges. Seul, le roseau de Camargue a été récolté dans le département du Gard par l’entreprise Jean-Renaud Prévot à Vauvert.

Les Maisons sylvestres, alliance de bois d’acacia, de sapin de douglas et d’acier, se marient en parfaite harmonie avec le paysage, la forêt et ses sous-bois. « Structures légères, posées dans la forêt, elles peuvent être positionnées sans abîmer la nature, commente matali crasset, ni bouleverser l’écosystème et répond au désir de vivre une expérience simple et exceptionnelle dans un espace minimum et optimisé, tel un refuge, tout en incitant le promeneur curieux à explorer les bois environnants ». 

A noter que le design responsable et durable s’inscrit ici dans les moindres détails et accessoires, telle la vaisselle en bois, dessinée par Matali crasset et réalisée par Philippe Huet, tourneur sur bois à Souilly.

Vents des Forêts 
Créé à l’initiative du sculpteur François Davin avec le maire de la commune de Lahaymeix (Meuse) et six villages agricoles et forestiers du département, Vents des forêts est un centre d’art contemporain d’intérêt général qui propose à la fois des parcours de randonnée et des découvertes d’oeuvres d’artistes. A s’offrir pour 80€ la nuit + 10€ d’adhésion à l’association (ou 15€ pour un groupe ou une famille), jusqu’à 4 personnes : contact@ventdesforets.org

Le saviez-vous ?
Vous l’avez vu, il n’y a pas de majuscule à son nom. Et ce n’est pas une erreur. Mais une volonté de matali crasset, un acte d’humilité pour laisser toute la place aux objets et aux espaces qu’elle crée.

Design pour le futur

D’autres projets sont réalisés par matali crasset avec le souci d’explorer la question cruciale du vivre-ensemble, de la ruralité et de la capacité du design à s’insérer dans cette démarche. Ainsi, en 2017, dans le cadre de la 25e Biennale du design de Ljubljana en Slovénie, dans un des pays les plus boisés d’Europe, il lui semblait judicieux de réfléchir aux modes de vies dans les forêts sauvages, et en particulier celle de Kočevje. De cette réflexion est né le « Common stove ».

A la fois banc et poêle. Un Banc-foyer, conçu en béton réfractaire et habillé de carreaux en terre cuite vernissée où l’on peut se réchauffer, se retrouver, s’asseoir, faire chauffer de l’eau et cuire du pain et aussi tout simplement se reposer et jouer aux cartes. Une jolie façon de renouer, sur l’ancien site de pique-nique des mineurs de la région, en bordure de la forêt de Kočevje, avec l’usage de cet objet, le poêle, que l’on trouve dans tous les pays de l’est de l’Europe jusqu’en Alsace.

Quelques lignes sur Matali Crasset

De la Champagne et de ses terres calcaire et crayeuse où elle est née à son goût pour les couleurs vives dans ses créations et ses parures, en passant par l’école nationale supérieure de création industrielle qui s’ouvre près de la Bastille à Paris en 1983 et qu’elle intègre quelques années plus tard jusqu’à sa collaboration avec le designer italien Denis Santachiara (lien vers la rubrique Actualités/expositions et avec Philippe Starck avant de prendre son envol en créant en 1998 sa propre agence, matali crasset est une figure unique dans le design français.

En savoir plus : https://www.matalicrasset.com

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