« Maurizio Galante et Tal Lancman : haute couture, design, art », à la cité de la dentelle à Calais

L’ACTUALITÉ DU DESIGN


« Maurizio Galante et Tal Lancman : haute couture, design, art », à la cité de la dentelle à Calais

Par Mélina Gazsi

Rétrospective éblouissante des créateurs Maurizio Galante et Tal Lancman.  A voir à la Cité de la Dentelle de Calais.

L’EXPO

Jusqu’au 3 janvier 2027, conjointement à la Cité de la dentelle et au Musée des Beaux-Arts de Calais, découvrez l’univers de Maurizio Galante et de Tal Lancman, à travers des vêtements haute couture, des objets de design, des sculptures, des installations et des photographies. Un univers surprenant et poétique, chargé d’émotions, qui retrace plus de vingt ans de création hors cadres durant lesquelles les deux créateurs ont construit une oeuvre à quatre mains en dialogue permanent entre la mode, l’art et le design. Une œuvre unique et plurielle, portés par une pensée créative qui n’appartient qu’à eux. 

Cette exposition – dont le commissariat est assuré par Lydia Kamitsis, historienne de la mode, ancienne directrice de recherche à la Sorbonne et curatrice indépendante ainsi que par Anne-Claire Laronde, conservatrice en chef du patrimoine, directrice des musées de la ville de Calais -rassemble environ cent soixante pièces. Elle a reçu le label « Exposition d’Intérêt National » attribué par le ministère de la Culture.

Vous ne pourrez être que sous le charme, envouté et ébloui par les vêtements de haute-couture créés par Maurizio Galante depuis les années 90’. Par sa manière de travailler la matière – et quelles matières ! – tout en mouvement, comme si organza, plumes, perles de verre, rubans, paille tressée, soies, et dentelle, sous l’imagination fertile et les mains de l’artiste-artisan bruissaient de plaisirs et de voluptés, comme si chacune d’entre ces matières qu’il a choisies pour ses œuvres était habitée par une âme, peut-être plusieurs en vérité, comme si chacune épousait et transcendait le geste accompli, captait la lumière au-delà du réel, comme si sa vision transformait un vêtement, une silhouette ou un objet jusqu’à les élever dans un monde où tout ne serait que beauté et émerveillement. Du grand art. Jusqu’à la scénographie.
Aussi, cet été, cet automne et cet hiver, n’hésitez pas : Prenez le train pour Calais !

Car on peut sans exagérer prédire à l’intention de celles et ceux qui découvriront l’univers de ces deux créateurs que leur émotion sera immense, qu’ils entreront dans un monde de magie comme s’ils pénétraient dans un théâtre féerique. Quant aux autres, celles et ceux qui connaissent déjà certaines des pièces emblématiques de Maurizio Galante et Tal Lancman et ont déjà pris le train pour Calais, il se murmure que leur enchantement fut de la même intensité que la première fois…

C’est que dans l’espace habillé de noir de la Cité de la dentelle, soixante vêtements de haute couture et autant d’objets de design conversent sous des faisceaux de lumières et d’ombres, dialoguent dans leur vitrine respective, à la fois ouverte et fermée, chacune autour d’un thème, d’un motif ou d’une couleur. Envoûtant !

Dès que vous serez entré dans l’atrium, vous serez happé par le Tigre nuage, grandeur nature, œuvre commune aux deux créateurs, bondissant et aérien, formé de 2500 morceaux de tulle découpés à la main puis assemblés par des perles, aussi libre et puissant qu’un tigre mais aussi léger et mouvant que quelques plumes. Présenté pour la première fois lors de la manifestation des Designer’s Days à Paris en 2009, le Tigre est ici associé à deux autres pièces filant la métaphore du félin évoquant la fragilité de certaines espèces menacées, thème cher aux deux créateurs.

Ne craignez rien, ce tigre vous ouvre avec bienveillance la « porte » de cette exposition où chaque pièce raconte une histoire. Elle commence avec l’imagination des créateurs, l’orchestration du travail des artisans d’exception et de l’exploration des techniques ancestrales et contemporaines, d’abord autour des matières qu’elles soient plumes, dentelle, paille, céramique, soie, verre, cuir ou métal, puis de l’art des artisanats qu’il soit tissage, couture, plis ou broderie. Vient alors le temps des échanges muets, secrets, avoués ou murmurés avec celle ou celui qui contemple ces objets de merveilles.

Car, ces vêtements et objets ont été pensés comme des pièces de conversations. D’abord parce qu’ils viennent de différentes cultures, empreints de savoir-faire et imaginaires divers. Mais aussi, parce que de ce genre pictural hérité de l’Angleterre du 18e siècle, Maurizio Galante et Tal Lancman en ont fait leur credo : les objets ont une âme ; fonctionnels, utiles et beaux, ils sont porteurs, provocateurs d’émotions, de questions, d’échanges et de réactions, tout autant que des pièces de théâtres ou des scènes de films…

Il en est ainsi de la table Flirt (2007), en métal perforé et brodé à la main de lacets en silicone. La table : 2 964 trous et 2 223 mètres de lacets. La chaise, 364 trous et 255 mètres. La précision n’a d’égale ici que l’excellence de la mise en œuvre. De l’exécution comme on dirait d’une pièce musicale. Les deux chefs d’orchestre aiment d’ailleurs à souligner qu’un scénario est à l’origine de chaque pièce, leur premier travail consistant à rêver d’une histoire, l’écrire et la mettre en scène. « Avec la table flirt, nous avons imaginé un diner, où deux inconnus vont faire connaissance et où sous le rideau de pluie de fils qui tombe entre la table et la chaise, en guise de nappe, il pourrait se jouer une chorégraphie galante où les pieds s’effleurent, se touchent et se superposent sans être vus… »

Qui d’entre nous n’a pas joué un jour cette scène-là ? Qui ne s’est pas assis, inconfortable et bancal, sur un tabouret ou une chaise, attendant un rendez-vous quel qu’il soit… C’est dans cet esprit teinté d’humeur et de fantaisie que sont nés les poufs Cactus (Tatino cactus, éd. Cerruti Baleri Italia, 2010). Appelés « coussin de belle -mère », ils ont été créés à l’origine pour l’espace d’accueil de l’école de la Chambre syndicale de la couture, où les étudiants attendent avec appréhension leurs entretiens d’admission… Et finalement, ô surprise, ils vous accueillent avec douceur dans une assise confortable bien qu’un brin basculante (« bousculante ») !

Quant au vase en céramique dorée brodé de fil de laiton (2023), il illustre parfaitement le mariage de l’art et du design, du travail artisanal d’excellence qui mêle techniques d’aujourd’hui à diverses pratiques anciennes reprises avec maestria et sans nostalgie par les deux créateurs, qui, une fois, le vase monté, ses parois découpées et ajourées avant cuisson puis doré à l’or fin réalisent à la main une couture au fil de laiton, dans leur atelier à Nyoiseau en Pays de la Loire. Pour ce vase, ils ont collaboré avec un artisan de Montelupo, en Toscane, un des principaux centres de la céramique italienne, où a lieu chaque année au mois de juin le Festival de la céramique.

Du reste, faut-il le préciser, le geste artisanal autour des matières, fussent-elles modestes telles la paille ou le tulle, est mené de main de maître ! Les parures de tête Resplendor (2019), en paille tressée en sont l’illustration. Tout comme ces deux cents feuilles de cuivre et de laiton oxydées et ajourées à la façon d’une dentelle, la sculpture Wave 1.

C’est par elle que se dessine alors avec évidence le lien avec le savoir-faire historique du lieu, la dentelle, autour de laquelle le duo de créateurs a invité l’école de Mexico et sa directrice Emmanuelle De Roman.

A quelques mètres de la Cité de la dentelle, la mise en scène de l’exposition vous invite ensuite à un changement de décor pour une seconde partie qui se déroule au musée des Beaux-Arts. Là tout est blanc, et la lumière directe éclaire une série de portraits photographiques aux couleurs
captivantes de tulipes-perroquets réalisés pendant près de quinze ans par Tal Lancman. Des tulipes qu’il a cultivées, étudiés et photographiées à divers moments de leur épanouissement. Des Oiseaux brodés, des robes-tableaux à motif animalier épinglés sur le mur, des fleurs dentelées aux couleurs chatoyantes. Une nouvelle fois, la magie poétique opère, entre l’éphémère et l’éternel.

Cité de la dentelle et de la mode

135 quai du Commerce — 62100 Calais

Du mercredi au lundi de 10h à 18h (17h du 1er novembre au 31 mars). Fermé les 24, 25 et 31 décembre et le 1er janvier. Tarifs : 7 € / 4 € (tarifs réduits et groupes à consulter sur le site). www.cite-dentelle.fr

Musée des Beaux-Arts de Calais

25 rue Richelieu — 62100 Calais

Du mardi au vendredi de 9h30 à 18h, le week-end de 12h30 à 18h (jusqu’à 17h30 du 2 novembre au 31 mars). Fermé les jours fériés en basse saison et les 24 et 31 décembre. Entrée gratuite. www.mba.calais.fr

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Un duo de créateurs unique et inspiré

Maurizio Galante est couturier. Tal Lancman est prescripteur de tendances, designer, commissaire d’expositions. Le premier est créateur de haute couture, designer et architecte ; son alter ego, prescripteur de tendances, coloriste et collaborateur du magazine View Textile.

L’un nous vient de Latina, en Italie, formé à l’architecture puis au vêtement à l’Académie de la mode et du costume de Rome. Maurizio Galante s’installe à Paris en 1996 et y fonde sa maison de couture. Depuis 2008, il présente ses collections en tant que membre officiel de la Chambre Syndicale de la Haute Couture. Il a remporté de nombreux prix et, en 2008, a été nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le Ministre français de la Culture, en reconnaissance de sa contribution à l’industrie française de la mode. Ses créations sont aujourd’hui conservées dans les collections permanentes du Victoria & Albert Museum de Londres, du musée Galliera, du Musée des Arts décoratifs de Paris, du Kyoto Costume Institute, du MoMA à New York et du MUDAM au Luxembourg. En 2008, il est nommé chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la Culture.

Son alter ego, Tal Lancman, né à Tel-Aviv, en Israël, est analyste de tendances et designer. Depuis 1995, il est éditeur et directeur de création pour Textile View Magazine, le magazine de référence de l’industrie, définissant les tendances en matière de couleurs, textiles, mode, décoration et marketing. L’éventail des expériences de design et de conseil de Tal Lancman s’étend de l’univers du textile et de la mode à ceux du design et de la beauté, assumant le rôle de directeur artistique pour divers projets.

Le duo a exposé son travail au Musée des Arts Décoratifs (Paris, France), au Museo della Ceramica di Montelupo (Italie), à l’Eretz Israel Museum (Tel Aviv, Israël), au MoMA (New York, États-Unis), au MUDAM (Luxembourg), au Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne (France), à la Triennale Design Museum de Milan (Italie) ainsi qu’au Centre Pompidou (Paris, France). Ils ont également assuré le commissariat d’expositions de design en France, en Italie, en Israël et aux États-Unis.

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La dentelle détournée par les élèves de l’école IESModa de Mexico

En parallèle de la rétrospective des créateurs Maurizio Galante et Tal Lancman, la dentelle se réinvente grâce aux travaux d’un groupe d’élèves mexicains de l’institut supérieur de mode et de design de Mexico (L’IESModa), exposés dans le hall de la Cité de la dentelle de Calais,

On connaît Mexico pour sa métropole fascinante et ses artistes célébrissimes, Diego Rivera et Frida Khalo. On connaît sa Casa Azul, sa maison-musée. On connaît peut-être moins son école de mode, l’IESModa. C’est la plus importante école de mode et de design de l’Amérique Centrale et du Sud, créée en 1998 par une Française hors normes, créative et engagée, Emmanuelle De Roman. (A découvrir bientôt dans la rubrique Actualités/ Les lieux/Les Ecoles). La première pierre de cette école fut alors construite sur la propriété de l’Ambassade de France à Mexico par le mari-même de la directrice !

Les rencontres bâtissent des ponts et abolissent les frontières… L’inauguration par Philippe Castro, alors conseiller auprès du ministre de la Culture française, Renaud Donnedieu de Vabres (entre 2004 et 2007) du centre culturel de la mode de Mexico est suivie par une effervescence de rencontres internationales, autour de la mode et du design ainsi que de la création d’un trophée baptisé l’Ange de la mode, dont un sera décerné à Philippe Castro, qui aura tant fait pour renforcer les liens entre les deux pays.

Parmi ces rencontres, celle de Maurizio Galante et Tal Lancman sont de celles qui comptent. Depuis, ont eu lieu des échanges entre les deux créateurs et la directrice d’école IESModa, en 2009 puis en 2018 à l’Institut de Monde Arabe et en 2019 à Mexico au sein de l’école pour créer avec les étudiants une collection haute couture, Resplendor, présentée la même année à Paris.
Aussi, tout naturellement, pour leur rétrospective à la Cité de la Dentelle de Calais, les deux créateurs ont sollicité les élèves de l’école mexicaine.

Par quels accessoires, objets ou vêtements auraient-ils envie de détourner la dentelle ? La dentelle, on le sait, a aujourd’hui vocation à être détournée, utilisée dans l’art et d’autres univers, si elle veut rester vivante (Lien voir encadré sur la toute récente fermeture de l’entreprise Darquer). Sur la base de quelques échantillons envoyés par la Cité de la dentelle, les étudiants ont proposé des objets et parures originaux. Un défi pour eux, puisqu’au Mexique, il existe bien des textiles et de techniques. Mais pas de dentelle

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La Cité de la dentelle de Calais

Installée dans une ancienne usine collective du 19e siècle, la cité internationale de la dentelle est à la fois un musée de la mode et un musée industriel consacré à la dentelle tissée sur métiers mécaniques. Ses vastes galeries présentent les machines monumentales en fonte où autrefois se créait cette magnifique étoffe, les techniques, la lingerie, la haute couture et les aspects les plus contemporains de ce textile haut de gamme, inventée dans l’Angleterre du 19e siècle et fabriquée dans le nord de la France et principalement à Calais.

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D’où vient la dentelle ?

Le saviez-vous ?
C’est à Nottingham, dans le Nord de l’Angleterre, que vient la dentelle de Calais. Car, dès les années 1816, alors que l’industrie dentellière anglaise est en crise, trois dentelliers de Nottingham font un choix stratégique, celui d’émigrer dans le Nord de la France, à Calais ! Où ils peuvent vendre sans surcoût et pénétrer le marché français, notamment Paris, capitale européenne de la mode. Ils y passent sans doute en fraude artisans, machines et matières premières. Bientôt, le centre de Calais et Saint-Pierre-lès-Calais, le faubourg maraîcher de la ville, voit grandir la population britannique, essentiellement des dentelliers, que l’on appelle des « tullistes ». L’adaptation du système Jacquard au métier à tulle et l’arrivée de la machine à vapeur font passer la production de la dentelle à l’ère industrielle. En moins d’un demi-siècle, Saint-Pierre devient une ville cosmopolite prospère et dépasse en nombre d’habitants Calais, au point que les deux villes fusionnent officiellement en 1885.

Pourtant, voici de mauvaises nouvelles pour la dentelle de Calais.
Un coup dur pour la dentelle de Calais. Après 186 ans d’existence, l’entreprise Darquer a fermé ses portes vendredi 17 juillet 2026.

Vous voulez en savoir plus
Sur les liens entre Calais, la dentelle et l’Angleterre
https://shs.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2021-3-page-47?lang=fr#s1n3V2Ais

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