Design à pleines dents

LES OBJETS DU QUOTIDIEN


Design à pleines dents

Par Mélina Gazsi

Cet objet du quotidien qui fait partie de notre intimité est un petit miracle d’ergonomie. Zoom sur un génie du quotidien qui ne manque pas de mordant.

Oui, les designers de brosses à dents existent bel et bien, et cet objet du quotidien a même inspiré de très grands noms du design international. Qu’il s’agisse de brosses manuelles iconiques entrées au musée (eh oui ! on aura tout vu, dirait ma grand-mère !) ou de modèles électriques ultra-technologiques, concevoir une brosse à dents demande un équilibre parfait entre ergonomie médicale et esthétique.

Mais avant que les Chinois du 16e siècle en invente la structure, qu’un Anglais du 18e siècle l’industrialise, et que Philippe Starck, à la fin des années 90’, la transforme en objet design. c’était quoi une brosse à dents ? On ne va pas remonter à l’Antiquité quand les Egyptiens et Babyloniens utilisaient des brindilles d’arbres aromatiques. On ne va pas non plus revisiter le Moyen Age, quand les Chinois auraient, semble-t-il, inventé la première brosse à dents dotée d’un manche et de poils, avec des os ou du bambou et des soies de sanglier perpendiculaires. Mais quand même, savoir qu’elle arriva au 17e par la grâce de marchands chinois et autres voyageurs de l’Occident et fut présentée à la Cour de France par l’ambassadeur d’Espagne, cela nous fait voir cet infime objet du quotidien d’un tout autre œil, non ? À cette époque, les Européens « ordinaires », quand ils se lavaient les dents, n’avaient d’autre choix que de se les récurer avec des brindilles ou les frotter à l’aide d’un chiffon imbibé de sel, de suie ou de poudre de brique. 

La brosse à dent poétique

Voilà l’idée de génie du designer. Philippe Starck n’a évidemment pas réinventé la façon de se brosser les dents, mais il a réinventé l’objet et par là, la place de la brosse à dents dans notre vie et dans notre maison. Auparavant, l’objet purement utilitaire était souvent caché et pas glamour pour un sou. Starck en a fait un objet de design, presque de désir. Qui tient debout toute seule, fièrement, sur son socle conique. Au lieu d’être rangée dans un tiroir, posée sur le bord du lavabo ou tête en bas dans un verre à dents ! Il a troqué les morceaux de plastique droits, carrés et anguleux des brosses à dents par un manche en plastique translucide aux formes courbes, douces et fluides. Serait-ce une plume d’oiseau, un outil préhistorique en os poli ou un objet précieux taillé dans du cristal ? A vous de jouer avec votre imaginaire ! Mais une chose est sûre, c’est qu’il a apporté de la poésie et de la sensualité là où il n’y avait que du plastique fonctionnel. Et comme pour lui, le design n’est pas réservé aux meubles de luxe ni aux salons des riches, il s’en est donné à cœur joie pour donner ses lettres de noblesse à un objet qui coûtait quelques francs à l’époque et se vendait en pharmacie, montrant ainsi qu’une certaine idée du beau pouvait se nicher dans le geste le plus banal de notre quotidien : se laver les dents. Si c’est pas ça, démocratiser le design !

Sublimer toujours 

Après la brosse vendue avec son socle à Fluocaril, Starck récidive avec le modèle Dr Kiss pour le designer italien Alessi. Pourquoi ce nom : « Dr. Kiss » ? Encore un clin d’œil poétique et humoristique comme aiment à en décocher le designer et l’éditeur italien. D’accord, on reste dans le médical et réglo sur l’hygiène bucco-dentaire. Mais cela n’empêche pas le glamour, la séduction et un zeste de plaisir. Après tout, si on se lave les dents pour éviter les caries et autres méfaits bucco-dentaires, on le fait aussi pour avoir une haleine de bel aloi et donner des baisers… Voilà donc, encore une fois, comment, avec le manche de sa brosse en acétate de cellulose adoptant une courbe calligraphique fluide et très élégante et son nom de baptême, Philippe Starck sublime le quotidien.

Maman, on a changé ma brosse à dents !

Une brosse Sans dentifrice ? C’est possible ? Eh oui ! le designer japonais Kosho Ueshima l’a fait, avec Misoka, en 2015. En utilisant les nanotechnologies, avec des poils recouverts d’ions minéraux. Quant à la brosse électrique revue et visitée, on la doit dans les années suivantes aux studios scandinaves de la marque de cosmétique Foreo et de la start-up Bruzzoni Global. Le fondateur de la start-up suédoise Bruzzoni, Krister Mossberg, est parti d’un constat simple : « Pourquoi les brosses à dents électriques sont-elles si laides ? Pour casser le look « médical », il a alors créé un modèle épuré au nom curieux de Wall Street Collection, tandis que Foreo a lancé l’Issa, sa toute première brosse à dents électrique révolutionnaire entièrement en silicone.

Mais pour brosser le haut et le bas en un seul geste, et réduire le temps de brossage, c’est un designer français, Arthur Colpaert, qui y a pensé ! Sa Double-Sided Toothbrush – brosse à dents double-face sans électricité – a même été récompensée en 2022 aux James Dyson Awards.

Et au-delà des initiatives personnelles de designers d’ici et ailleurs, les marques grand public, comme l’Oral-B ou Colgate, font travailler leur propre équipe de designers industriels pour continuer d’étudier la prise en main, l’ergonomie du manche, l’implantation et l’inclinaison des poils en nylon et intégrer de nouvelles technologies tels des capteurs de pression ou des puces Bluetooth sans alourdir l’objet.

Le saviez-vous ?

Un chiffonnier prisonnier et inventeur de la première brosse 

Londres, 1770. A la suite d’une bagarre de rues, un Anglais, chiffonnier de profession, est envoyé à la prison de Newgate. On ne sait pas si William Addis était un hygiéniste avant l’heure. Ou bien s’il s’ennuyait ferme derrière les barreaux, au point de tout observer avec une extrême attention. Par exemple le balai d’un prisonnier ou comment étaient implantés les poils dudit balai. Euréka. Il va procéder de même pour concevoir la première brosse à dents ! A l’aide d’un des os récupérés de son dîner et des poils de crinière de cheval qu’il parvient à sa procurer. 

La suite fait partie de la légende de la société Wisdom Toothbrushes, que le chiffonnier, commerçant dans l’âme, crée à sa sortie de prison. Ainsi, la brosse à dents, produite en usine, n’est plus réservée au roi et à sa cour. On imagine combien le chiffonnier dut tout le reste de sa vie se réjouir de sa bagarre de rue  car William Addis devint extrêmement riche. L’entreprise Wisdom existe toujours au Royaume-Uni et produit encore des millions de brosses à dents chaque année, vendues dans les drugstores et autres plateformes en ligne au Royaume-Uni et en Europe.

Designer et musicien

Arthur Colpaert a plus d’une corde à son arc. Designer industriel et producteur de musique électronique, il a notamment créé la musique de la campagne publicitaire Peugeot, en 2022, pour les 210 ans de la marque automobile. Puis a collaboré avec l’INA (Institut National de l’Audiovisuel) sur le projet de création musicale et sonore originale basée sur le détournement d’archives.

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