LA COCOTTE

SAGA DE MAISON


LE CREUSET
LA COCOTTE

Par Mélina Gazsi

Symbole de l’art culinaire à la française, la célèbre cocotte en fonte émaillée est née en 1925 dans l’Aisne. Histoire d’une icône orange volcanique.

Cela fait trente ans que le dernier week-end de novembre, on se bouscule sur toutes les routes du département  français de l’Aisne et en particulier aux alentours de Fresnoy-le-Grand. Un gros bourg industriel picard du Vermandois, situé à une cinquantaine de kilomètres de la frontière belge. Mais que se passe-t-il donc ici ? Quel est donc l’événement qui fait venir plusieurs milliers de visiteurs, de la région parisienne, mais aussi de l’étranger, en particulier des États-Unis et même de Hong-Kong ?

Réponse : la braderie de l’entreprise Le Creuset, qui réalise en effet une très large part de ses ventes de cocottes en fonte à l’étranger — plus de 92 % en 2020. Et sans doute encore davantage depuis que les instagrameurs de cuisine ne tarissent pas d’éloges sur lesdites cocottes et ne feraient pour rien au monde leur recette dans d’autres ustensiles. « C’est un événement qui passionne le personnel », dit l’un d’entre eux. « C’est quand même le symbole de l’art culinaire à la française », dit un autre.

L’alliance belge en terre picarde

L’entreprise, pourtant, a été fondée par deux industriels Belges, qui s’installent en 1924 dans ce petit village français. Le choix de la localité n’est bien sûr pas dû au hasard. Le village se situe au carrefour des routes de transport des matières premières — le charbon, le fer et le sable — nécessaires à l’activité qu’ils souhaitent développer. Armand De Saegher, spécialiste du moulage en fonte et Octave Aubecq, émailleur, vont en effet créer l’année suivante une fonderie pour émailler les ustensiles de cuisine. Libérer la femme pendant que les petits plats mijotent tout seuls, voilà une idée qui fera son chemin !

Le premier ustensile à sortir de l’usine en 1926 est une cocotte ronde en fonte émaillée de couleur « orange volcanique ». Ils ont utilisé pour cela de nouvelles techniques d’émaillage permettant d’imiter la teinte orange intense de la fonte en fusion obtenue dans un pot en matériau réfractaire, appelé un creuset. Le nom de l’entreprise est tout trouvé !

Design et modernité

Cette première cocotte orange deviendra une icône. Celles qui suivront ne seront pas en reste. En 1955, de la couleur orange, on passe déjà au jaune doré. Mais ce n’est qu’un début. Viendront ensuite de grands noms du design, qui feront exploser formes et couleurs. À commencer par Raymond Loewy, le père du design industriel, à qui l’on doit la coquille Shell ou l’intérieur du Concorde.

C’est en passionné de vitesse qu’il choisit de donner à sa marmite Le Creuset en 1958, baptisée La Coquelle, une forme futuriste, courbe, profilée et aérodynamique. Lui qui prônait l’idée que « la laideur se vend mal » va être comblé : sa cocotte vert anis avec des poignées rondes fait sensation. Après Raymond Loewy, ce sera au tour du designer italien Enzo Mari (avec sa ronde Mama en 1972) et du français Jean-Louis Barrault (gamme Futura en 1987) de se pencher sur la cocotte.

Un savoir-faire séculaire

Seule la qualité ne se négocie pas. Le best-seller en fonte reste fabriqué à Fresnoy–le-Grand, selon un procédé quasi séculaire.

Dans la nouvelle usine de 28 000 mètres carrés, construite en 2013 sur son implantation historique, l’alliage de fer et de carbone est toujours d’abord chauffé à 1 400 degrés avant d’être placé entre deux moules de sable réglés au millimètre près. À sa sortie, chaque pièce est ébarbée, meulée, retouchée, puis recouverte d’une fine couche d’émail. D’un bout à l’autre de la chaîne, la fabrication d’une cocotte prend quatre bonnes heures et fait l’objet d’une trentaine de contrôles de qualité. Ici, le mot d’ordre est clair : « À la moindre imperfection, poubelle ». La plus petite des cocottes Le Creuset ne pèse pas ses 4 kilos pour rien !

Jean-Louis Barrault et sa cocotte Futura

Non ce n’est pas l’homme de théâtre dont il est question ici mais d’un designer français, relativement méconnu, né en 1938 à Bourges.  Aujourd’hui, à 87 ans, on le retrouve sur le site Linkedin.com où il parle de lui dans ces termes :  » Près de 50 ans dans le monde du Design, une formation « sur le tas » grâce à mon premier client qui, à 25 ans m’a donné la chance de ma vie, car à cette époque, en  1963, le mot Design n’existait pas en France, on parlait d’Esthétique, de Stylistique… Moulinex à cette époque m’a permis un apprentissage complet de l’industrie et des métiers dans lesquels cette entreprise allait devenir très compétente en plasturgie et devenir un leader mondial dans le petit électroménager. Plus Moulinex grandissait, plus je me devais de développer mon staff pour répondre à sa demande et de maîtriser tous les Designs : Produit, Graphique, Emballage, PLV, stand. »

Sa cocotte Futura pour Le Creuset est exposée avec quelques-unes de ses créations au Musée de Saint-Quentin-en -Yvelines en région parisienne. On trouve aussi d’autres de ses réalisations au Musée des Arts Décoratifs de Paris et au Musée d’art moderne et contemporain (MAMC+) de Saint-Etienne.

Enzo Mari et sa marmite Mama

Ce designer de l’âge d’or du design italien, disparu en 2020 à l’âge de 88 ans,  disait du « bon design », qu’il devait  être « durable, accessible, fonctionnel, bien fait, pertinent émotionnellement, résistant, socialement bénéfique, beau, ergonomique et accessible financièrement. » Tout un programme  !

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