Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

LES AUTRES VIES DES OBJETS


Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

Par Mélina Gazsi

Antoine Lavoisier ne se doutait pas que cette phrase issue de son traité élémentaire de chimie publié en 1789 s’appliquerait au 21e siècle aux pratiques de l’écodesign

Recyclage, upcycling, surcyclage, économie circulaire… et j’en passe ! L’un serait plus créatif que l’autre ? N’empêche ! On est loin du temps où le recyclage relevait du « bricolage du dimanche ». Aujourd’hui, la planète est en jeu. Alors tout est bon à prendre pour la préserver. Que ce soit fabriquer du neuf avec du vieux ou transformer des matériaux destinés à être jetés en les métamorphosant en objets parfois très chics, on peut compter sur l’audace et la créativité.

Accommodez-vous sur l’AI…

La chaise A.I. créée pour Kartell par Philippe Starck utilise du plastique recyclé mais surtout en quantité limitée. Objectif : consommer pour la produire le moins d’énergie et de matière possible. Grâce à Qui ? Au designer, bien sûr. Mais tout Starck qu’il est, il a quand même posé à une IA quelques questions pour générer une chaise confortable en utilisant le moins de matière plastique possible. Vous remarquerez que Philippe Starck aime les premières ! Car c’est en effet, en 2019, la première chaise de ce type créée avec la collaboration d’une intelligence artificielle. Pour sa conception, le designer et l’éditeur se sont rapprochés du puissant fabricant de logiciels Autodesk.

On est pas mal sur du PET et RPET ! 

C’est aussi en 2019 que le duo de designers anglais Barber & Osgerby signent pour le fabricant américain Emeco « On & On », une collection de chaises en plastique recyclé et recyclable. C’est la première fois qu’Emeco, emploie du PET recyclé dit « rPET ». Il faut dire que la marque d’Outre Atlantique semble aimer également figurer aux premières places. En effet, bien avant la mode de l’éco-conception, il a posé en 1944 les bases de l’économie circulaire avec la 1006 Navy Chair, chaise fabriquée à partir de surplus de restes de tôles d’aluminium de l’industrie aéronautique militaire, spécifiquement commandée en 1944 par le gouvernement américain pour équiper les sous-marins et les navires de guerre de la US Navy pendant la Seconde Guerre mondiale !

Vous le savez sûrement, mais au cas où !
Le « PET » est un polymère qui compose, par exemple, les bouteilles en plastique contenant des boissons effervescentes.

L’Apple Power de Philippe Starck !

En janvier 2019, Philippe Starck s’est associé à la prestigieuse maison d’édition italienne Cassina pour lancer l’installation expérimentale « Cassina Croque la Pomme ». Il a entièrement réinventé ses modèles phares notamment les chaises Caprice et Passion ainsi que le canapé Volage EX-S, en remplaçant le cuir animal par de l’Apple Ten Lork. Mais c’est quoi ça ? Un simili-cuir végétal et vegan développé par la firme italienne Frumat, et fabriqué de manière circulaire à partir de déchets industriels biologiques, précisément des épluchures et des trognons de pommes récupérés après l’extraction industrielle de jus.  Comme quoi, quand de simples résidus agricoles comme des peaux de pommes jouent la compétition de la noblesse er la résistance d’une tannerie ! Philippe Starck le disait mieux encore : « Comme Ève, Newton et Guillaume Tell, nous croyons en la pomme, à l’Apple Power ! Un canapé en cuir c’est beau et confortable, mais pourquoi s’arrêter là ? Nous devons trouver d’autres solutions. Aujourd’hui, les pommes nous donnent peut-être le début d’une réponse. »

Recycler même pour le bureau

Si de la même manière, en matière de recyclage ou upcycling, il n’y a pas que le plastique, la maison n’est pas non plus la seule concernée. On peut agencer également l’entreprise par du mobilier recyclé. Le designer français Samuel Accoceberry a imaginé en 2020 un système de bureau et de cloisons acoustiques Kompa, édité par la marque éco-responsable Kataba. Initialement imaginée pour répondre aux nouveaux besoins d’agencement éco-responsables nés juste après la période des confinements et marquant le début de l’essor du mobilier de bureau 100 % circulaire en France, la gamme Kompa se compose de bureaux simples et individuels ainsi que de structures doubles ou partagées. Elle intègre de petits modules de rangement mobiles, des paravents, des panneaux séparateurs de confidentialité directement fixés sur les plateaux. L’ensemble du mobilier suit une charte écologique très stricte avec des matériaux durables et traçables. Structures et plateaux sont en bois massif ou issu de forêts locales gérées durablement. Paravents séparateurs et habillages des caissons mobiles sont confectionnés dans un matériau composite isolant thermique et acoustique fabriqué à partir de textiles recyclés. Le tout en partenariat avec le cabinet d’ingénierie environnementale, la Coopérative MU. Performance 100 % écologique aussi du côté de l’assemblage. Zéro colle et zéro fixations chimiques. Si bien qu’en fin de vie, chaque composant, métal, bois et textile acoustique, peut être instantanément désolidarisé et intégralement recyclé ou réutilisé dans une nouvelle boucle industrielle. Ça, c’est du circulaire !

Feutre, pâte céramique, toile de parachute et autres rebus 

En matière recyclée également, les paniers Restore de Muuto. Ou la vaisselle baptisée No. W de la designer culinaire et céramiste française Amandine Chhor du studio AC/AL en partenariat avec la maison Revol. Ou encore la collection Canopy qui réutilise de la toile de parachute recyclée. 

L’upcycling de la pâte céramique, il fallait y penser ! Lors de la fabrication industrielle de la porcelaine, le nettoyage des moules et des machines génère en effet des flux d’eau chargés de résidus de matières premières minérales comme le kaolin, le feldspath et lequartz). Habituellement, ces boues de rinçage sont jetées. Revol a alors réussi à collecter et à retraiter ces effluents industriels pour recréer une pâte céramique de haute qualité, baptisée « Recyclay. Voilà pour l’idée. Pour le design : Amandine Chhor a dessiné la collection No Waste et choisi une teinte gris perle ou anthracite naturelle variant selon la composition des minéraux récupérés. 

Quant à la collection Canopy de l’agence Layer, l’agence de design stratégique fondée par Benjamin Hubert à Londres, elle est le fruit de l’association du designer et du label de mode éco-responsable de Christopher Raeburn. Le premier   est connu pour faire le pont entre l’artisanat circulaire et la haute technologie. À travers son agence, il collabore aussi avec de géants comme Vitra, Bang & Olufsen, Airbus ou Google pour concevoir des objets du quotidien en intégrant des plastiques régénérés ou des composants recyclables. Le second, Christopher Raeburn, est un styliste britannique pionnier de la mode écoresponsable, diplômé du Royal College of Art. Il a fondé sa marque éponyme, en 2009 à Londres sur le concept de la « ré-industrialisation » des déchets textiles. Ensemble, ils ont fouillé dans les archives militaires pour recycler des freins de parachutes d’avions en nylon ripstop ultra-fin et donner une seconde vie pleine de poésie à de véritables parachutes mis au rebut.

Plus récemment, ils ont mis au point un projet d’éco-conception textile et mobilier qui pousse encore plus loin la recherche de matériaux ultra-résistants et adaptables face au changement climatique. Baptisé Shield. A suivre

Design social avec Ionna Vautrin

La designer française a créé les figurines des collections Smala et Kazuko dans un contexte de design écoresponsable, solidaire et local. 100% en chutes de bois, zéro déforestation. Ces pièces uniques en bois, découpées, ajustées et peintes à la main ont été signées par l’artisan en réinsertion qui les ont fabriquées. Car il s’agit d’un projet collaboratif servant de support d’apprentissage pédagogique aux artisans-apprenants de l’Atelier-école Emmaüs à Lyon.

La collection de statuettes Smala a été lancée en septembre 2019. Elle est née dans le cadre d’une carte blanche de l’Incubateur du French Design (VIA) visant à faire collaborer des designers avec des structures de l’économie sociale et solidaire

Quant à leurs petites cousines, les statuettes totems Kazuko (éditées en partenariat avec la maison d’édition française Cinna), elles ont été dévoilées en décembre 2023.

Designer phare de l’Atelier Emmaüs, Lisa Lejeune

La designer française Lisa Lejeune s’est illustrée dans l’upcycling en tant que directrice artistique et designer historique de l’Atelier Emmaüs. Elle est l’un des piliers historiques de cette maison d’édition artisanale et solidaire du collectif de l’Atelier Emmaüs. Imaginée par Guillaume Poignon, cette structure innovante a été créée en 2017 pour faire le pont entre le design contemporain, l’upcycling de matières industrielles déclassées et l’insertion sociale professionnelle. 

Dès sa création, la designer Lisa Lejeune y a lancé le célèbre meuble d’appoint modulaire Henri puis son système de bibliothèque modulable.

Ici, pas de bois neuf mais des pièces destinées à la benne. Panneaux de bois agglomérés déclassés directement récupérées auprès des industries de fabrication, des chutes de médium issues d’ateliers artisanaux locaux pour réaliser les parties colorées et des rebuts de mobilier des collectes des communautés Emmaüs.

Déchets électroniques et passeports matériels numériques

En intégrant des passeports matériels numériques dans la scénographie du Salone del Mobile de Milan 2026 ou pour celle de l’Exposition Générale à la Fondation Cartier, Andrea Trimarchi et Simone Farresin du studio italien Formafanstasma ont apporté l’un des concepts les plus visionnaires du design circulaire contemporain. 

Dans ce concept de scénographie circulaire, aucun composant n’est collé ou fusionné de manière irréversible. Les structures sont pensées comme des « banques de matériaux » temporaire. Chaque profilé d’aluminium, textile ou panneau de bois possède sa fiche technique de réemploi. Une fois l’événement terminé, les matériaux retournent dans leur filière industrielle respective sans aucune perte de valeur, car leur identité chimique est préservée et connue. 

Pour le pavillon Salone Raritas du dernier Salon de Milan, le studio Formafantasma a poussé la circularité à son paroxysme. Chaque structure, montant et textile a été pensé comme un kit modulaire destiné à être intégralement démonté, stocké et réutilisé pour les prochaines éditions.

« Passeports Matériels mumériques ». Késako ? En réalité, tout a commencé en 2017. Quand le studio menait ses recherches sur les déchets électroniques, il a constaté qu’une immense majorité des objets électroniques haut de gamme et des meubles complexes finissent brûlés ou enterrés parce que les centres de recyclage utilisent des méthodes rudimentaires et toxiques pour deviner leur composition. Les recycleurs n’ont donc aucun moyen de savoir quel type exact de plastique, de polymère ou d’alliage métallique a été utilisé par les marques

Aussi, les deux designers ont imaginé un scénario où chaque objet fabriqué intègrerait un code universel et un passeport numérique via un QR code. En le scannant, le recycleur accèderait instantanément à l’ADN complet de l’objet : sa composition chimique exacte, son origine, et les instructions précises pour le désassembler sans effort.

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