04 Août Couleurs et matières au Mobilier national
LES MATIÈRES
Couleurs et matières au Mobilier national, entre patrimoine et pratiques durables
Découvrez l’univers des matières et des couleurs à la manufacture des Gobelins entre patrimoine et pratiques durables

Retour dans le passé. En 1601, des tisserands flamands, les meilleurs à l’époque, installent leurs ateliers de tapisseries dans le faubourg Saint Marceau (aujourd’hui Saint-Marcel, Paris 13e), à la demande du roi Henri IV et sous les conseils de Sully. C’est qu’alors est lancé un ambitieux programme de développement de manufactures dans le royaume de France, afin de limiter les dépenses fastueuses du souverain et de la Cour en tapis, tapisseries, céramique et porcelaine que l’on faisait venir de l’étranger. Ensuite, Louis XIV poursuivra le programme en faisant acheter pour la Couronne par Colbert la propriété que l’on appelle l’enclos des Gobelins. Y seront regroupés les différents ateliers royaux, des peintres et des tapissiers mais encore des orfèvres, des fondeurs, des graveurs et des ébénistes.

Là où, il y a plus de deux siècles, en 1443, un certain teinturier de laine, Jehan Gobelin, venu de Reims, avait commencé par louer un moulin près de la Bièvre, dont les eaux étaient réputées pour leurs qualités tinctoriales. On le nomma le Moulin des Gobelins, avec un S, parce que peu à peu, tous les membres de la famille qui finirent par acquérir,de vastes terrains sur les bords de la rivière parisienne y sont devenus teinturiers de génération en génération. Reconnus pour leur laine en écarlate de venise, puis de cochenille, ils firent bientôt fortune et renoncèrent à leur artisanat en laissant leur nom à la propriété.
SOMMAIRE
- Le Patrimoine Chevreul
- Le nuancier Chevreul
- La numérisation des couleurs
- Encadré : Sandra Biaggi, Magali Lancien, Marc Bayard
- L’atelier de teinture
- Connaissez-vous la Bièvre, la deuxième rivière de Paris ?
- Quel est le rôle du Laboratoire des pratiques durables du Mobilier national…
- Quels sont les avancées et les obstacles ?
- Coté couleurs
- Côté matières
Le patrimoine Chevreul
Si on a oublié Jehan Gobelin à qui l’on doit le nom du quartier et de la manufacture, le nom de Michel-Eugène Chevreul est au coeur de la Manufacture des Gobelins pour toujours. C’est lui, en effet, qui a réellement «pensé» la couleur, en inventant la loi du contraste simultané des couleurs. Il fut aussi le théoricien et le précurseur du système TSL -tonalité / saturation / luminosité, un système modélisé dans les années 1930 par Albert Henry Munsell. Mais Chevreul, en posant les premiers jalons de la pensée contemporaine sur la perception et la classification des couleurs en France fut aussi le créateur d’un nuancier d’écheveaux de laine teinte avec des végétaux et des animaux, composé de 14 420 tons. Aujourd’hui on dispose de plus de 17 000 couleurs.

Le nuancier Chevreul
Le patrimoine Chevreul existe toujours, dans chaque atelier des Manufactures nationales ; et les magasins des laines et soies des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie fonctionnent grâce au résultat des recherches que Michel-Eugène Chevreul a conduites pour les besoins spécifiques de l’art de la tapisserie.
Chaque nuancier offre un outil unique. Toutefois, au fil des années, on observe une baisse d’intensité chromatique. Il arrive parfois que, pour réaliser les échantillonnages, les liciers doivent faire des échanges entre ateliers, du fait de l’utilisation importante des stocks et de leur non renouvellement. Bien sûr, quelques écheveaux sont très précieusement conservés, protégés de toutes les nuisances qui pourraient les endommager : lumière du jour ou lumière lunaire, poussière. Mais il convient de préciser que renouveler ces gammes n’est pas sans problème, car la chimie des colorants évoluant sans cesse ainsi que les supports de laine, les nouvelles teintures finissaient par ne plus correspondre au patrimoine Chevreul.

La numérisation des couleurs
En parallèle de la rétrospective des créateurs Maurizio Galante et Tal Lancman, la dentelle se réinvente grâce aux travaux d’un groupe d’élèves mexicains de l’institut supérieur de mode et de design de Mexico (L’IESModa), exposés dans le hall de la Cité de la dentelle de Calais,
Depuis 1982, la manufacture s’est dotée d’un système numérisé de classification des couleurs, appelé NIMES. C’est une banque d’échantillons, classés selon le système TSL, informatisés et retranscrits en recettes de couleurs synthétiques pour alimenter le travail des lissiers. Aussi, avec la recherche et les technologies nouvelles, le vœu de Chevreul semble pouvoir être exaucé, celui de permettre avec les recherches de résoudre le problème de la définition précise de la couleur.

Néanmoins, souligne Sandra Biaggi, travaillant au côté de Magali Lancien au Laboratoire des pratiques durables – service de la direction Recherche et Innovation du Mobilier national dirigée par Marc Bayard, « Avec la pratique de la CAO (Conception Assistée par Ordinateur), la palette des artistes contemporains est désormais plus vive et nous avons été missionné en 2025 pour numériser toutes les couleurs du nuancier NIMES afin de renforcer sa visibilité, créer un outil de référence pour les designers, architectes et faciliter la collaboration autour de la création de gammes de peintures « Gobelins ».

encadré
Sandra Biaggi
Chargée d’études, recherche et innovation au Laboratoire des pratiques durables, programme axé sur l’innovation et les matériaux durables des Manufactures nationales.
Diplômée de L’ENSAD (École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs) designer freelance expérimentée en scénographie, design d’environnement, design produit et design graphique, et rédactrice en chef de la newsletter de l’Observatoire Design Paris : ODP
Magali Lancien
Chargée de mission pour la Recherche et l’innovation au Mobilier national.
Secrétaire générale de l’association French Craft Guid pour la promotion des créateurs français et du salon Prototypes dédié aux savoir-faire innovant dont le prochain aura lieu les 25 et 26 février 2027.
Marc Bayard
Directeur de la Recherche et l’Innovation au Mobilier national, Sèvres-manufactures nationales.
Créateur en 2012 du mouvement Slow Made.

L’atelier de teinture
La question écologique ne se pose pas à l’époque de Jehan Gobelin. Teinturier nous venant de Reims, il crée un atelier au milieu du 15e siècle, que sa lignée, devenue experte dans l’art de la teinture des laines en écarlate de Venise, fera perdurer. Elle ne se pose pas davantage au moment où Colbert rachète la propriété pour la Couronne et regroupe les différents ateliers autour de la Bièvre sous la direction du peintre Charles Le Brun, qui fait appel notamment à un illustre maître teinturier hollandais, Josse Kerchove.

Aujourd’hui, cet atelier est toujours en fonction, au même emplacement au sein de l’enclos des Gobelins. Il est le plus ancien atelier de teinture européen. Depuis le 19e siècle, précise Sandra Biaggi « on procède toujours de la même façon pour teindre nos laines à l’atelier de teinture, garant des formules et des gestes. »

Connaissez-vous La Bièvre, la deuxième rivière de Paris et zone industrielle au 15e siècle ?
Elle prend sa source dans les Yvelines et rentre dans la capitale par la Poterne des Peupliers (Paris 13e), traverse le quartier des Gobelins et se jette dans la Seine aux alentours de la Gare d’Austerlitz. Ce cours d’eau qui devait à l’origine permettre de fournir de la glace aux Parisiens, va devenir peu à peu une rivière de labeur, et ce que l’on appellerait aujourd’hui une « zone industrielle ». Car, dès 1443, l’installation du teinturier Jehan Gobelin va tout changer. La renommée de cet artisan est telle qu’elle va attirer sur ses berges tanneries, industries textiles et autres abattoirs. L’atelier de Gobelin prend alors le statut de manufacture et sur les bords de Bièvre s’active au 17e siècle un effervescent pôle industriel… Bientôt, ce sera aussi un égout à ciel ouvert, qui fera craindre insalubrité et épidémies. Sous les travaux du Baron Hausmann, elle sera canalisée et peu à peu enterrée. Mais aujourd’hui, La Bièvre coule toujours sous vos pieds. Témoins dans les 13e et 5e arrondissements, ces petites plaques rondes en bronze incrustées dans le sol.




Entretien avec Sandra Biaggi : Quel est le rôle du Laboratoire des pratiques durables du Mobilier national…

« Depuis janvier 2025, un des deux pôles de la Direction de la Recherche et de l’Innovation est le Laboratoire des pratiques durables, soutenu par la Fondation Bettencourt-Schueller. On travaille sur deux axes : les couleurs et les matériaux innovants.
Il s’agit de développer un programme de travail autour de la chimie des couleurs afin de les rendre éco-responsables. Cela nécessite de développer des colorants naturels à partir de plantes tinctoriales pour les arts textiles ou encore de trouver des alternatives aux oxydes toxiques pour la porcelaine de Sèvres. En effet, depuis le 18e siècle, la Manufacture nationale de Sèvres s’est distinguée par la richesse de sa palette colorée, rendue possible grâce à l’usage de pigments minéraux à base de métaux lourds tels que l’oxyde de plomb (jaune, rouge, vert), l’oxyde de cadmium (rouge), le chrome hexavalent (vert, jaune), l’oxyde de cobalt (bleu) et des sels d’uranate (jaune). Si ces substances ont permis d’obtenir des couleurs intenses, stables à haute température et d’un éclat remarquable, leur toxicité est aujourd’hui avérée. L’évolution des connaissances toxicologiques et des réglementations appelle à une relecture critique de ces pratiques historiques, dans une perspective de conservation, de transmission et de production contemporaine responsable.


Ces substances, largement utilisées dans les émaux et les glaçures décoratives, présentent des risques bien documentés : neurotoxicité, néphrotoxicité, cancérogénicité, radiotoxicité ou encore troubles respiratoires. La migration de ces éléments vers les aliments ou l’exposition chronique des artisans représentent des enjeux sanitaires majeurs, ayant conduit à une réglementation de plus en plus stricte, notamment dans le cadre des directives européennes (84/500/CEE, 91/338/CEE) et du règlement REACH. L’enjeu est donc considérable car que deviendrait la porcelaine de Sèvres sans le bleu cobalt appelé aussi bleu de Sèvres ? »




Quels sont les avancées et les obstacles ?
Sandra Biaggi – « Les fibres de la laine française n’étaient jusqu’à présent pas bonnes car dotée d’une fibre trop courte pour la tapisserie, la laine française étant considérée comme un déchet. Nos moutons n’ont en effet plus de fibres longues car nous avons privilégié l’élevage de moutons pour sa viande ou pour correspondre à d’autres destination que décoratives. De fait, on brûle la laine de nos moutons pour l’importer d’Argentine, de Nouvelle-Zélande ou d’Afrique du Sud. Nous venons de commencer à réintroduire le mérinos pour obtenir ces fibres de bonne longueur et nous avons même retrouvé une race ancienne et traditionnelle que nous avions perdue, la manèche, du Pays Basque.
Nos obstacles demeurent les a-priori et les idées préconçues. Nous devons faire preuve de pédagogie et d’objets démonstrateurs pour engager les garanties de nos filières. »


Côté couleurs ?
Sandra Biaggi – « Le régime moderne de la couleur, issu de l’industrialisation du 19e siècle et fondé sur la chimie de synthèse, l’abondance des ressources matérielles et la standardisation des procédés de production, connaît aujourd’hui une crise profonde. L’épuisement des ressources, le renforcement des contraintes toxicologiques et l’intensification des exigences environnementales contribuent à remettre en cause ce modèle.

L’avenir tel que le public nous réclame, c’est de fabriquer des couleurs écologiques capables de supplanter les colorants pétrochimiques polluants. » 99 % des couleurs fabriquées aujourd’hui dans le monde sont issues de ressources fossiles et, chaque année, l’industrie textile utilise environ 2 millions de tonnes de colorants pétrosourcés, responsables de 20 % de la pollution de l’eau.
Pour nous, l’enjeu est de concevoir et d’analyser des teintures capables de répondre aux contraintes techniques de la tapisserie tout en réinscrivant la fibre dans un ancrage territorial et une pratique durable de la matière.
C’est pourquoi nous soutenons un programme Couleur et Territoire, visant ainsi à produire des connaissances opérationnelles et transférables, susceptibles d’être réutilisées à terme par les ateliers de teinture, notamment ceux des Gobelins et donner lieu à l’élaboration de protocoles documentés, garants de la reproductibilité et de la performance des procédés développés.
Au-delà de l’expérimentation chromatique, il s’agit de favoriser la (re)constitution d’une filière couleur, pensée comme un écosystème cohérent intégrant les enjeux environnementaux, économiques et culturels contemporains.
À travers cette initiative, les Manufactures nationales réaffirment leur volonté de jouer un rôle moteur dans l’innovation responsable, en soutenant des projets créateurs de valeur, générateurs de nouvelles ressources pour la création, la médiation et la valorisation des savoir-faire. Les projets attendus – qu’il s’agisse de nuanciers, d’œuvres ou de documentation technique – contribueront à enrichir les collections, tout en alimentant une réflexion de long terme sur l’avenir de la couleur dans les arts décoratifs.
Côté matières ?
Sandra Biaggi – « Nous rencontrons des créateurs et nous expertisons leur recherche de nouveaux matériaux ou pratiques en fonction de critères de durabilité, d’approvisionnement, d’esthétique, de valeur patrimoniale et de caractéristiques techniques à destination des métiers d’art. L’objectif est de pouvoir permettre le changement d’échelle de production pour développement économique qui permette une production manufacturière et une diffusion au plus grand nombre.
Par exemple, nous avons expertisé une teinture à base d’algue à 99 % biosourcée, que l’on peut utiliser sans aucun dommage respiratoire. Mais aussi du goudron de pin, alternative à la laque japonaise, de la fausse fourrure en fibre végétale, du sédiment marin issu du dragage portuaire, des matériaux issus de déchets et recyclage, ou des nouvelles matières comme les géopolymères.
Après ces expertises, nous établissons des fiches destinées à constituer la future grande matériauthèque du Campus Mode Design et Métiers d’art du Mobilier national, destinée aux étudiants et professionnels. Le but, c’est aussi que les prescripteurs s’en emparent. »
Aucun commentaire