20 Juin Les mille et une vies du tapis
LES OBJETS DU BEL ORDINAIRE
LES MILLE ET UNE VIES DU TAPIS…
Un tapis, qui n’en a pas ? A croire que le design a toujours existé ! Il est sans doute aussi ancien que les premiers vêtements de l’homme…

L’homme semble bien en effet avoir toujours cherché, selon son époque et sa culture, à construire au mieux son habitat,à le rendre plus, plus, plus… Plus confortable, plus chaleureux, plus pratique, plus ingénieux. Et plus beau ! Eh oui ! Car un tapis, qui n’en a pas ? N’oublions pas que la belle Cléopâtre s’est offerte à César enroulée dans un tapis d’Orient ! Même ma grand-mère, qui habitait une maison en terre battue en Bretagne, en avait un ! Et cela ne date pas d’hier. Car très loin de nous, un proverbe iranien l’affirme : « la maison est là où le tapis est étalé ». Aussi vieux que les premiers vêtements de l’homme, aussi utilitaire que sacré, le tapis est persan, afghan, pakistanais, baloutche, turkmène…Tout autant arménien, indien, tibétain, turc et chinois. Il vient du Caucase, du Turkestan oriental, de l’Europe et de l’Afrique du Nord.
Présent dans toutes les tribus nomades de la Route de la Soie. Les tapis étaient alors en laine de mouton, plus rarement en soie, et on utilisait le coton et le chanvre pour réaliser la chaîne et la trame. Ils avaient toutes sortes de fonctions : à la fois rideau, revêtement de sol, matelas, couverture, nappe, sac et cloison. L’art de nouer les tapis se serait développé dans les steppes d’Asie centrale, quand les peuples nomades, devant se protéger des grands froids de l’hiver, confectionnaient des tapis pour entourer leurs yourtes et leurs tentes et en tapissaient le sol. Ou bien les vendaient sur les marchés. Ils étaient faits avec la laine des troupeaux et leurs couleurs provenaient des plantes que l’on trouvait sur place. Les métiers à tisser, constitués de deux morceaux de bois sur lesquels on tendait la chaîne, étaient faciles à déplacer. D’après certains archéologues, l’art du tissage pourrait remonter au début de la domestication du mouton, 8 000 ans avant notre ère, et les premiers métiers au néolithique !
Allez, partons en voyage, à la découverte du tapis, objet millénaire design !
SOMMAIRE DU DOSSIER
- Episode 1 – Les tapis stars
- Episode 2 – Quand les tapis quittent la terre es nomades…
- Episode 3 – Dès les années folles, le tapis retrouve son prestige – Les jeunes filles du Bauhaus et Eileen Gray
- Episode 4 – Silence, on tisse à la manufacture des Gobelins
- Episode 5 – Le tapis, toujours dans le coup avec Pierre Paulin, Elisabeth Garouste et Bonetti
- Episode 4.1 – Silence, on tisse. A la coopérative de Chichaoua au Maroc et en France, dans les ateliers de teinture
- Episode 5.1 – Le tapis, toujours dans le coup, des designers inspirés – Les frères Bouroullec, François Mangeol et tant d’autres…
- Episode 4.2 – Silence, on tisse à la manufacture de Moroges en Bourgogne
- Episode 6 – Quelques nouveautés
- Episode 7 – Actus du tapis en haut lieu
- Episode 4.3 – Silence on tisse, dans les manufactures de Tai Ping Carpets et de Cogolin
- Episode 8 – Epoustouflants tapis, textures d’aujourd’hui et innovations
Episode 1
LES TAPIS STARS
LE TAPIS PAZYRYCK
Imaginez ! Nous sommes en 1950 et on apprend par le Sovimformburo que deux archéologues d’URSS, Rudenko et Giazno, ont fait l’année passée, une découverte stupéfiante : lors de fouilles dans les monts Altaï, et plus précisément dans la vallée de Pazyryck, ils ont découvert le plus vieux tapis du monde, à point noué. Il daterait du 5e siècle avant J.C. et aurait donc plus de 2500 ans !
Aujourd’hui encore, au Musée de l’Ermitage de Saint Pétersbourg, on tente de déchiffrer son histoire et les histoires qu’il raconte… Car au-delà de leur fonction, les tapis parlent. Dans les formes géométriques ou non sont écrits les signes du ciel et de la nature, les activités et préoccupations quotidiennes. C’est d’ailleurs encore vrai au 21e siècle, avec les tapis aux décors de bombes et d’hélicoptères, tissés par les femmes nomades baloutches fuyant l’Afghanistan. Ou encore avec le tapis de guerre que l’artiste afghan Hadi Rahnaward a fabriqué avec des dizaines de milliers d’allumettes… prêtes à s’enflammer, terrible métaphore des conflits qui poussent les populations à l’exil ou à la souffrance. Que l’on a pu voir en au Palais de Tokyo en 2024 dans l’exposition Dislocations, qui réunissait 15 artistes exilés.
Mais revenons à ce Pazyryck. Il ornait la tombe d’un chef scythe, ce peuple de guerriers qui, à partir du 8e siècle av. J.C., traversait les steppes à cheval… Il mérite bien le titre de « l’Hibernatus » du tapis, puisque c’est en effet grâce à Dame Congélation qu’il a survécu jusqu’à nous. Après être resté enfermé pendant des siècles, prisonnier d’un bloc de glace, lors d’une terrible glaciation. Avec ses 360 000 nœuds, il est époustouflant de qualité, densité, de dessins et de couleurs. Il ne mesure pas moins de 2m de long et 1m 83 de large. Observez bien ses motifs : ils retracent l’errance du cavalier de steppes.
Musée de l’Ermitage, au bord de la Neva, à Saint-Pétersbourg.
hermitagemuseum.org
LE TAPIS D’ARDABIL
Quittons Saint Pétersbourg pour Londres. Pour saluer un autre tapis star. En réalité, ils sont deux. Tous deux commandés par le shah Tahmasp pour la mosquée de Sheikh Safi dans la ville d’Ardabil en Iran, à 400 km de Téhéran. Fabriqués en l’an 846 selon le calendrier musulman, c’est-à-dire en 1539 de notre ère, ils auraient nécessité le travail assidu de cinq tisserands pendant plus de trois ans. Mais, après un tremblement de terre en 1873 qui détruit une grande partie du mausolée, les tapis auraient été vendus à une entreprise de Manchester afin de financer la restauration de la mosquée.
C’est alors qu’un des tapis sera utilisé pour réparer l’autre. Le tapis restauré est à voir au V&A Museum de Londres et les fragments du second sont au Musée de Los Angeles.
www.vam.ac.uk
https://www.lacma.org/art/exhibition/tale-two-persian-carpets-one-one-ardabil-and-coronation-carpets
LES KILIMS
Quittant le Grand bazar d’Istanbul et faisant route vers Konya en Anatolie centrale, nous voici sur la terre des Kilims. Et encore une fois, l’on se demande si le tissage ne serait pas la plus ancienne production artistique humaine ? La première forme d’écriture.
Ici, on croit encore entendre ce que disait le grand mystique soufi Djal al -Din Rumi :
« Dans les cadences de la musique du tissage est caché un secret et si je le révélais, il bouleverserait le monde. »
Pour Elisabeth Wayland Barber, archéologue américaine, expert textile, née en 1940 en Californie :
« Le tissage est l’une des premières technologies humaines, souvent négligée, mais fondamentalement liée à la survie et à la création de liens sociaux. Les femmes du Paléolithique, à travers leurs mains et leur savoir-faire, ont littéralement façonné le tissu de la vie. »
Elizabeth Wayland Barber, Women’s Work: The First 20,000 Years. L’origine du tissage pourrait nous ramener à l’ère néolithique (10 200-2000 avant JC), lorsque les humains ont commencé à entrelacer de l’herbe, des tiges et des branches d’arbres pour créer des paniers et des abris. Ce fut la forme primitive du tissage.
Elisabeth Wayland Barber date, quant à elle, la première période de la domestication des fibres à la 1ere présentation d’un métier à tisser sur une poterie de l’Egypte antique de 4400 av. J.C.
On trouve aussi des tissus à Çatal Höyük, un site archéologique turc situé en Anatolie centrale, dans la plaine de Konya, sur les bords de la rivière Çarşamba, qui témoignent de l’existence de textiles à armure toile datant d’environ 7 000 avant JC. Et c’est précisément aux environs de Konya qu’un archéologue britannique, James Melaart, découvrant dans les années 60’ des fresques représentant d’étranges similitudes avec les kilims, en déduit que cet art du tissage remonterait au début de la domestication du mouton… 8 000 ans avant notre ère ! Les experts en discutent encore… Mais les kilims anciens se vendent à prix d’or.
Les premiers kilims retrouvés datent du 13e siècle. Principalement tissés (le mot kilim signifie « tissé ») à des fins domestiques par les femmes de tribus nomades, ils faisaient parfois office de dot de la future épouse. En France, la vogue des kilims, on la doit à Henri Daumas, qui les découvre à la faveur d’un voyage au Liban et ne cessera de parcourir la Turquie, pays majeur du kilim, pour en rapporter des pièces sublimes. Il ouvre alors en 1972 avec sa femme Jacqueline un lieu à Paris, la galerie Triff, pour les exposer pour la première fois à Paris. Reprise en 2007 par leur fils Eric et son épouse Nathalie, au 13 boulevard Raspail dans le 7e arrondissement de Paris, elle s’est longtemps consacrée à valoriser la couleur et la matière de cet « objet » millénaire, avant de fermer ses portes… Tout en continuant à porter la flamme de la passion du kilim sur le site https://www.triff.com et sur Instagram.
LE TAPIS MARBY
La route du tapis nous conduit maintenant au nord de l’Europe. Nous sommes à Stockholm, dans son musée historique. Oh, bien sûr, ce n’est pas dans les parties les plus visitées, celles consacrées à l’or et aux Vikings, que nous vous emmenons. Non ! Mais dans les salles consacrées aux textiles. Ici, vous pouvez admirer un vrai joyau, témoin de l’amour fou que l’Occident portait à l’Orient ! Jusqu’en Suède ! Le tapis de Marby.
Noué à la main au 15e siècle dans les plaines de l’Anatolie en Turquie, il fut retrouvé en 1925, en deux morceaux, dans l’église abandonnée d’un petit village nommé Marby, dans la province du Jämtland. Comment s’est-il retrouvé là, dans une église abandonnée ? Mystère ! Aussi mystérieux que son introduction en Suède… Il serait arrivé dans la maison princière des Holstein-Gottorp pour faire partie du trousseau de la future reine Edwige Léonore, avant son mariage en 1654 avec Charles X Gustave. Quelle veinarde, cette Edwige ! Il appartient certainement à la famille des tapis à thèmes animaliers, fabriqués selon la tradition du début de la période ottomane en Anatolie, représentant dans un octogone à fond couleur ivoire des oiseaux stylisés de couleur rouge entre des formes d’arbres
https://historiska.se/en/explore-history/history-hub/the-mysterious-carpet/
LE TAPIS DE MANTES
Et maintenant, après les fabuleuses aventures du Pazyryck, des tapis d’Ardabil et des kilims, voici la non moins fabuleuse et étrange histoire du tapis persan de Mantes. Datant du 16e siècle, il est retrouvé vers 1910 dans la chapelle de la Collégiale de Mantes. Oui, Mantes dans la région parisienne. Mais retrouvé dans un bien piètre état. Car il aurait servi de coupe-froid pour ne pas dire de serpillière durant les travaux de la chapelle.
` Mais comment est-il donc arrivé de Perse jusqu’à Mantes ? Plusieurs hypothèses. Peut-être par l’une des ambassades françaises en Perse ? Peut-être appartenait-il à la duchesse de Berry, qui a fait don de nombreux tapis à cette ville du département des Yvelines. Toujours est-il que cette affaire a secoué les hauts lieux de l’époque.
Aujourd’hui, ce tapis, à médaillon central étoilé représentant une scène de combat avec phénix et dragon autour de quatre panthères, repose, tranquille, dans la salle des arts de l’Islam du Louvre.
https://www.louvre.fr/recherche-et-conservation/departement-des-arts-de-l-islam
LE TAPIS D’ABU DHABI
Notre voyage aux pays des tapis star, nous l’avions commencé par le vieux du monde. Il s’achève aux Emirats arabes, avec le plus grand tapis jamais créé, dessiné par l’artiste iranien Ali Khaliqi pour la mosquée d’Abu Dhabi. 47 tonnes, 5 700 mètres carrés, aussi grand qu’un terrain de foot américain et 1 200 artisans. Autant de tisseuses iraniennes et plus de 50 ouvriers. Rien de moins. Pour tisser 2,2 milliards de nœuds à partir de 25 couleurs, issues de colorants naturels et 38 tonnes de laine et de coton.
LES TAPIS IRANIENS
Mais oups, le voyage, pour incomplet soit-il, commettrait un sérieux impair si l’on ne passait pas par la ville d’Ispahan (Isfahan, en arabe), en Iran. Chef d’œuvre d’architecture, la ville est sans doute l’une des plus raffinées de tout le monde musulman et constitue très sûrement le berceau et la Rolls Royce du tapis. Entrer dans les ateliers de la ville où l’on fabrique encore des tapis de réputation mondiale, c’est goûter aux délices d’Orient tels que le peintre Delacroix les vénérait. Lui qui écrivait dans son journal : « Les plus beaux tableaux que j’aie vus sont certains tapis de Perse ».
Episode 2
Quand les tapis quittent la terre des nomades…
Ils s’en vont orner les palais des grands seigneurs d’Orient. Tissés de soie et de velours, parfois rehaussés de fils d’or, offerts aux diplomates ou rapportés par les chevaliers revenant de croisade, ils émerveillent l’Occident. Dès la fin du Moyen Age, les marchands vénitiens et génois en font, en effet, un grand commerce et les tapis d’Orient font fureur dans toute l’Europe. C’est le summum du raffinement ! Ils figurent même en stars sur tous les tableaux des peintres vénitiens et flamands. Mais trop précieux pour les poser par terre et marcher dessus, ils recouvrent longtemps les meubles et les murs des grandes maisons avant de devenir des « tapis de pied ».
En France, Cour et noblesse en achètent à grands frais. A défaut de trouver artistes et artisans sur place pour rivaliser avec les veloutés façon Levant. Des dépenses pharaoniques dont Henri IV et Louis XIII et Colbert voudraient bien mettre le holà. Ce sera chose faite en 1627 avec la création d’une première manufacture… Jusqu’au 19e siècle, les tapis d’Orient ne cesseront de faire rêver mais la demande est grandissante et la production peine à la satisfaire. Aussi, la révolution industrielle arrive-t-elle à point nommé. Après bien des évolutions dans les métiers à tisser, le vrai changement revient à un Lyonnais, Joseph-Marie Jacquard, qui donne son nom au métier qu’il met au point en 1801. Si elle démocratise les tapis, son invention réduit aussi considérablement les besoins en main d’œuvre et provoquera en 1831 la célèbre révolte des Canuts les ouvriers lyonnais du textile.
A la même époque on commence aussi à introduire des colorants de synthèse pour accélérer le processus de teinture Cela revient moins cher mais les couleurs perdent de leur éclat et le tapis de son attrait.
Episode 3
Dès les années folles, le tapis retrouve son prestige – Les jeunes filles du Bauhaus et Eileen GraY
Au sortir de la Grande Guerre, on veut du nouveau, sortir enfin du 19e siècle ! Du simple élément décoratif et bourgeois, le tapis devient une pièce majeure. En particulier avec Eileen Gray, grande figure de l’Art déco ou en Allemagne, avec le mouvement d’avant-garde du Bauhaus et ses femmes artistes et tisseuses comme Annie Albers et Otti Berger.
Anni Albers et Otti Berger
Comment parler tapis contemporains en oubliant les artistes-artisans du Bauhaus, ce mouvement artistique et social interdisciplinaire créé par le designer allemand Walter Gropius au lendemain de la Première Guerre mondiale. Pour étoffer son studio, il demande à des artistes designers de créer des textiles et ouvre même des ateliers de tissage à Weimar, Dassau, Bernau et enfin Berlin. Ici est appliqué l’esprit du Bauhaus : on enseigne, on apprend et on produit de ses mains… L’artiste est donc aussi artisan. Il se tient devant le métier, se confronte à la matière et aux problèmes techniques et réalise en même temps qu’il crée. Ainsi, entre les années 20’ et 30’, toute une génération d’artistes va se passionner pour le tapis. Ce sont souvent des femmes : Anni Albers, Benita Koch-Otte, Margaretha Reichardt, Gunta Sölzl et Otti Berger. On les appelle les filles du Bauhaus. Il faut préciser que les femmes artistes étaient toutes systématiquement dirigées vers l’atelier de tissage (sic !)
Anni Albers mêle matériaux traditionnels et industriels, combine papier, cellophane et jute pour obtenir davantage d’effets et pousse ses recherches jusqu’à créer un tapis qui réfléchit la lumière et absorbe les sons. Une précurseuse. Fuyant le nazisme, elle s’exile en 1933 aux Etats-Unis. Elle est une des rares femmes de l’école du Bauhaus à avoir connu la gloire de son vivant et à être exposée notamment en 1949 au MoMa de New York.
Quant à Otti Berger, quand elle quitte le Bauhaus en 1932 pour fonder son propre atelier de recherche textile, peu avant que le mouvement lui-même ne ferme sur ordre des nazis, elle ne sait pas encore qu’elle sera bientôt interdite de travail et déportée à Auschwitz où elle sera exécutée.
Plus près de nous, ce seront des designers tels qu’Eileen Gray ou des artistes comme Picasso, Miro, Sonia Delaunay et Bacon qui s’empareront de l’espace créatif du tapis – il faut dire que Bacon avait été designer et décorateur avant d’être le peintre que l’on connaît.
Eileen Gray
Si on se glissait maintenant dans les réserves du MAD, musée des Arts décoratifs de Paris, et tentions de savoir ce qui se cache sous le numéro d’inventaire 41971. Vous le devinez : c’est un tapis ! Une création d’Eileen Gray, parmi l’un des plus connus, le Tapis Méditerranéen. Avec le modèle De Stijl, un tissé main en laine de Nouvelle-Zélande où, sur un fond écru, se découpent un rond beige, des lignes perpendiculaires aux traits noirs et un carré bleu marine.
Cette architecte et designer qui avait fui sa famille aristocrate irlandaise pour s’installer à Paris où elle vivra jusqu’à sa mort en 1976 fut redécouverte à la fin des années 70’ par Yves Saint-Laurent et Andrée Putman, autre grande dame du design à qui l’on doit les mythiques escalators à carreaux blanc du magasin du Bon Marché à Paris – et ce n’est donc pas un hasard si plusieurs des tapis d’Eileen. Gray sont réédités par Ecart International, la maison de réédition de mobilier d’Andrée Putman.
Avec Eileen Gray, le tapis qui s’était éclipsé après la révolution textile du 19e siècle refait surface, résolument abstrait. Tout commence en 1908, lors d’un séjour dans l’Atlas marocain avec son amie d’enfance Evelyn Wyld. Là, elle apprend à teindre et tisser la laine. Avec la laque, le textile devient alors une autre de ses passions, qui la pousse à ouvrir un atelier de tissage au 17 rue de Visconti dans le 6e arrondissement de Paris. Entre les années 20’ et 30’, elle dessinera une série de tapis qu’elle expose à la galerie Jean Désert, qu’elle ouvre avec la complicité de son ami architecte Jean Badovici.
Oh, bien sûr, le boom de la moquette dans les années 50’change la donne et laisse tomber le tapis en désuétude. Seuls les hippies, dans les années 1970, parviendront à le sauver car ils raffolent des tapis grecs à poils tongs, les flokatis, et rapportent des kilims vendus au kilo sur les marchés de Katmandou. Devenu alors moins ringard, le tapis reprend du terrain. Exit la moquette ? Presque. Il faut dire que le tapis a un allié de poids : la santé ! Les acariens et les allergies provoqués par les moquettes permettent aux tapis de venir à nouveau recouvrir les sols ! Et aux artistes et designers d’en inventer une nouvelle ère ! Et vous verrez, c’est fou comme le tapis les inspire !
Episode 4
Silence, on tisse à la manufacture des Gobelins
Mais revenons aux temps anciens, quand les tapis d’Orient faisaient rêver l’Europe et faisaient dépenser énormément d’argent aux cours royales et particulièrement à la cour de France. Mais comment réduire ces dépenses somptuaires de tapis dont le souverain et la cour ont tant besoin ?
Henri IV, le « bon roi », celui qui mit fin à des décennies de divisions religieuses, et à qui l’on doit le célèbre « Paris vaut bien une messe » a une idée superbe : faire fabriquer en France ces merveilles. Il fait alors, en 1601, installer à Paris sur le faubourg Saint Marceau (aujourd’hui Saint-Marcel) des ateliers de tapisseries dont deux lissiers flamands, Marc de Comas et François de la Planche, prennent la direction. Là, où depuis le 15e siècle un certain Jehan Gobelin, teinturier de laine réputé pour ses rouges à l’écarlate loue un moulin près de la Bièvre, que l’on nomme le Moulin des Gobelins, avec un S, parce que tous les membres de la famille y sont teinturiers de génération en génération. Puis, en 1606, le même Henri IV crée dans les galeries du Louvre des ateliers d’artistes et d’artisans de tapis « façon de Perse et Levant ».
Ensuite, c’est au tour de son fils, Louis XIII, de poursuivre l’œuvre du père, en installant des ateliers sur les bords de la Seine au pied de la colline de Chaillot, dans les bâtiments d’une ancienne fabrique de savon – d’où le nom de Savonnerie que l’on donnera plus tard aux ateliers de la manufacture de Paris et de Lodève, qui, depuis désigne les tapis réalisés selon la technique du point noué, dit « de Turquie ».
Et enfin, c’est chose faite : en 1662, les ateliers parisiens deviennent propriété de la Couronne et certains sont regroupés par une décision de Colbert, en un unique lieu, la Manufacture des Gobelins. Son premier directeur, le peintre attitré du Roi Soleil, Charles Le Brun, y fait travailler une pépinière de peintres, de tapissiers, mais encore de fondeurs, orfèvres, ébénistes et fondeurs. C’est l’apogée des grandes tentures. Parmi lesquelles la célèbre tenture de L’Histoire de Moïse, tissée autour de 1685, sur les métiers de haute lisse des Gobelins sur lesquels les peintres de la Manufacture réalisent les modèles en transposant huit tableaux de Nicolas Poussin et deux autres de Charles Le Brun. Elle appartient aux collections du Mobilier National.
En 1663, Colbert réorganise à son tour la Savonnerie, toujours sous la direction du peintre Charles Le Brun. Spécialisée dans le tissage de tapis de velours, elle est rattachée depuis 1826 au site des Gobelins et possède une annexe à Lodève. Quant à la manufacture nationale de Beauvais, qui réalise des tapisseries de basse lisse, sur métier horizontal, elle fut créée par Louis XIV en 1664, judicieusement installée sur la route des Flandres, pour faire barrage aux importations flamandes.
Depuis 2025, les trois manufactures nationales – Les Gobelins, Beauvais et la Savonnerie – sont réunies dans un établissement public qui a pour nom Le Mobilier national, qui regroupe quelques autres fleurons de l’excellence française en matière de métiers d’art, de design et des arts décoratifs.
La manufacture royale d’Aubusson
Fondée en 1751 dans le département de la Creuse, devenue aujourd’hui la Cité internationale de la tapisserie, elle réalise de nombreux tapis et moquettes haut de gamme pour l’hôtellerie de luxe, ferroviaire et maritime et pour les institutions.
Déjà inscrite à l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France, la Tapisserie d’Aubusson a reçu récemment une autre couronne de lauriers : en 2021, à leur tour, ses lissiers sont entrés dans l’Inventaire, ou plutôt leur savoir-faire !
Le site croule ainsi sur les distinctions. Il figurait déjà sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco, et avait été consacré par le label EPV – Entreprises du Patrimoine Vivant. Ce n’est pas tout. Il est, depuis quelques années, protégé par un autre label qui constitue une belle arme contre les contrefaçons : l’IGP. C’est-à-dire l’Indication Géographique Protégée. Car l’excellence coûte cher et à environ 6 000 euros le mètre carré, elle fait bien des envieux peu scrupuleux !
A la manufacture des Gobelins, on tisse parfois encore des copies de ces tapis d’Orient qui faisaient rêver peintres et écrivains, tel Delacroix, Holbein, Lotto, Chateaubriand, Oscar Wilde, Edgar Poe et même Freud, qui en avait partout, jusque sur son célèbre divan.
Mais aujourd’hui, dans les deux ateliers de la manufacture des Gobelins, à Paris et Lodève, on travaille surtout sur des cartons de créateurs contemporains Matali Crasset, Frédéric Ruyant, Sam Baron et tant d’autres designers.
Matali Crasset : son tapis hommage à l’utopie de Ledoux et son tapis Roots
Quelles histoires se cachent sous ces tapis ? Soit dit en passant c’est précisément à la manufacture des Gobelins que le tapis Hommage à l’utopie de Ledoux a été tissé. Une façon pour Matali Crasset de vouloir mettre l’utopie à nos pieds ou dire que l’utopie était toujours à nos pieds ? Encore possible ? Celle dont rêvait précisément Claude-Nicolas Ledoux, l’un des premiers penseurs de l’utopie en architecture, à qui elle rend hommage.
L’utopie en architecture, le grand architecte des Lumières a commencé à la construire à Arc-et-Senans. Dans cette commune du Jura, on trouve encore en effet les salines royales, un établissement industriel d’exploitation du sel gemme de Franche-Comté, créé sous Louis XV, qu’il avait construit, et sa cité utopique, qu’il avait eu l’idée de proposer, organisée tout autour de l’usine. Ledoux rêve de bâtir un monde meilleur et imagine des bâtiments où les habitants pourraient circuler en toute convivialité, se rencontrer, apprendre, s’amuser et rire… Il avait tout prévu : l’école, l’hôpital la mairie, l’agora, etc. Il l’aurait appelée « la cité idéale de Chaux ». Idéale et capable de rendre les gens plus heureux. Il y aura consacré trente ans de sa vie, de 1773 jusqu’à sa mort, en 1806. Mais cette architecture qui rendrait les gens plus heureux restera inachevée ! Pas le tapis de Matali Crasset !
Pas davantage cet autre tapis, réalisé pour l’éditeur italien Nodus, en laine et tissé à la main par quatre tisseurs au Népal pendant trois mois. La créatrice française qui aime à dire qu’elle est une designheureuse a choisi de l’appeler Roots. On reste ici dans le domaine de l’utopie mais avec lui, avoir un arbre dans son salon, ce n’est pas un rêve.
Episode 5
Le tapis, toujours dans le coup avec Pierre Paulin, Elisabeth Garouste et Bonetti
Dans les années 70’, les hippies ont donc remis à la mode le tapis, et les designers vont profiter avec joie de ce regain comme Elisabeth Garouste et Mattia Bonetti dans les années 80’. Mais pour Pierre Paulin, c’est une histoire d’amour ancienne. Le designer français adore le tatami. Fasciné par l’habitat traditionnel du Japon, il pense dès les années 50’ à un tapis sur lequel on pourrait s’asseoir. Il en dessine des plans en 1968 pour l’éditeur américain Herman Miller. Il ne sera jamais réalisé. Qu’à cela ne tienne ! Il le produit lui-même pour sa maison de la rue des Ursulines à Paris. Et enfin, à la fin des années 1970, voilà son tapis siège qui monte au mur, se recourbe aux angles et oscille entre tapis volant et tatami. Il est en laine, bois et PVC. Composé d’une bâche en toile enduite de PVC, quatre supports d’angles en contreplaqué et laminé et d’un tapis de laine !
Quant à Elisabeth Garouste et Mattia Bonetti, décorateurs, designers et artistes, ils ont le vent en poupe dans le début de ces années 80’, surtout depuis qu’ils ont imaginé les décors du Privilège, le restaurant de la célèbre boîte de nuit, Le Palace. Têtes de file d’un mouvement qui remet au goût du jour la tradition des arts décoratifs en mêlant artisanat et design, ils vont faire un tabac en créant pour Habitat – premier adepte de l’utile qui peut être beau et du beau qui peut être accessible, selon la théorie de son fondateur britannique Terence Conran – des tapis aux dessins contemporains, renouant en effet avec les ornements des Arts décoratifs. Ce faisant, ils s’écartent à la fois de l’oriental – alors que sur le marché, on ne trouve alors que cela – et de l’esthétisme fonctionnelle et minimaliste qui domine. On les appelle d’ailleurs les « Nouveaux Barbares ». Du nom de la galerie En attendant les Barbares, au 35 rue de Grenelle à Paris, créée par Agnès Kentish, collectionneuse de mobilier d’art et Frédéric de Luca, qui les édite.
Plus tard en 1993, ils vont créer toujours pour Habitat mais pour un autre éditeur, Sam Laïk, un tapis nommé Tapis Rêverie, en laine tuftée et ciselée main sur un support de toile. Puis, avant de se séparer en 2000, les deux designers dessineront un tapis velours, nommé Diabolo, réalisé à la manufacture de la Savonnerie, aujourd’hui appartenant à la collection du Mobilier national.
Dès lors, le tapis devient le terrain de jeu de designers. Et parce qu’aujourd’hui, on aime s’asseoir par terre et que l’on se passionne pour la décoration et le design, le tapis sort définitivement de son cadre bourgeois.
Episode 4/1
Silence, on tisse. A la coopérative de Chichaoua au Maroc et en France, dans les ateliers de teinture
À mi-chemin entre Marrakech et Agadir, la Coopérative des Tisseuses de Chichaoua perpétue l’art millénaire du tissage berbère, créant des tapis aux motifs géométriques complexes qui racontent les histoires des tribus amazighes. Cette coopérative féminine illustre l’excellence du tissage traditionnel tout en contribuant à l’émancipation économique des femmes rurales. Ici, près de 200 femmes rurales travaillent. Ce travail leur offre à la fois une source de revenus réguliers, préserve leur mode de vie traditionnel et permet de trans mettre les savoir-faire du tossage berbère aux jeunes générations.
Sur les métiers traditionnels, elles réalisent des tapis aux motifs symboliques où chaque forme géométrique porte une signification culturelle précise. Les losanges protègent ; les chevrons évoquent l’eau, et étoiles symbolisent la fécondité.
La laine est filée et teinte selon les méthodes ancestrales, avec des colorants naturels – henné, safran, cochenille, indigo – qui produisent des nuances subtiles et durables, évoluant bien avec le temps.
A Chichoua, une plante tinctoriale donne aux tapis cette couleur rouge particulière, celle des fameux pantalons « garance », utilisés par l’armée française jusqu’à 1915.
En France, notamment dans le Languedoc, mais pas seulement des ateliers font perdurer les couleurs naturelles. Sur la palette, des plantes et des insectes à couleurs : réséda, garance, indigo, Kermès, vigne, grenade, safran et cochenille …
Episode 5/1
Le tapis, toujours dans le coup, des designers inspirés – Les frères Bouroullec, François Mangeol et tant d’autres…
C’est peu dire que les designers se sont emparés du tapis, cet objet millénaire du design. Ils sont tellement nombreux, qu’à toutes et tous les évoquer, votre webmagazine Ledessousdesobjets se transformerait en une encyclopédie du tapis…
Allez, soyons chauvins, et commençons par nos compatriotes. Les frères Bouroullec, par exemple. Ils ne cessent d’en créer et de réinterpréter le tapis persan avec élégance et sobriété. Parmi les plus connus, le Grape Carpet, et le Tapis Losanges (pour l’éditeur Marquina) doivent vous dire quelque chose… Ici, les artisans du Pakistan n’ont pas épargné leur peine pour combiner treize couleurs et filer la laine afghane afin d’obtenir des tons uniques pour chaque losange… Mais attention, Nani Marquina, qui édite des tapis depuis presque quarante ans, est aussi respectueuse des artisans qui les fabriquent que de l’environnement où ils sont tissés. Cette designeuse espagnole s’est donnée en effet comme ambition de faire du tapis l’objet de design par excellence et mettre au cœur de sa production réalisée en Inde, au Pakistan et au Népal les valeurs environnementales, culturelles et humaines les plus exigeantes. Le tout dernier des Bouroullec, « Doblecara », comme l’indique son nom espagnol (double face en français), est réversible ! La face A montrant très expressivement le dessin rectiligne tandis que la face B est plus soft…
L’orient n’est jamais loin, bien sûr…et parfois, très près, comme dans le tapis du designer François Mangeol (2010), gris anthracite et blanc en pure laine de Nouvelle-Zélande tufté et ciselé à la main à la manufacture de Moroges, en Bourgogne. Il l’a appelé « Occidorient », comme un message d’harmonie et un une belle rencontre entre deux symboles : le tapis persan, emblème de l’Orient, et le TimesNew Roman, une police de caractère bien connue de nos ordinateurs.
Ainsi d’autres pages s’écrivent, de nouvelles histoires se dessinent avec Christian Ghion, Christophe Pillet, Dean Brown, Frédéric Ruyant, Patricia Urquiola, Eric Gizard, et bien d’autres… Et ce ne sont pas toujours des objets de luxe. Beaucoup ont en effet créé des tapis plus accessibles comment Vincent Olm, Cédric Ragot. Son tapis Reverb (pour Roche-Bobois) qui joue avec l’illusion d’optique.
Les tapis, tisseurs d’histoires, en hommage à la nature
Les tapis, tisseurs d’histoires, en hommage à la nature Avec son tapis Roots, Matali Crasset installait en 2010 un arbre dans nos living-rooms. Aujourd’hui, plus que jamais, la nature est un puits d’inspiration infini pour les designers, architectes et artistes. Fouler des étendues d’herbes, des chemins de traverse et des contrées fantastiques, voyager au cœur de ciels splendides, d’univers interstellaires et de forêts oniriques, en parcourant seulement le sol de votre salon ou de votre chambre, c’est possible grâce à la magie d’un tapis. Tel que le Marycruz, un tapis noué en soie et lin tressé du peintre Hugo Toro. Pièce haut de gamme éditée en 12 exemplaires par la maison parisienne Édition 1.6.9, dont les fondateurs David et Olivier Aoute sont associés au tisserand américain Jekus Staron. Une maison qui a aussi édité les tapis Ecorce de Jean-Philippe Nuel et Sierra, de l’architecte d’intérieur canadienne Nathalie Ryan, inspiré de photos prises par satellite.
Les tapis plus vrais que nature d’Alexandra Kehayoglou, réalisés à la main dans son atelier de la banlieue de Buenos Aires, en utilisant les morceaux mis au rebut de l’entreprise familiale (sa famille est le premier fabricant de tapis en Argentine) vous invitent à vous jeter sans retenue au cœur des paysages argentins de son enfance : prairies verdoyantes, plages de sable fin, forêts luxuriantes ou pampas. On se souvient, lors de la Paris Fashion Week 2015, du décor du défilé printemps-été du styliste belge Dries Van Noten sous les verrières du Grand-Palais à Paris. Le tapis en laine de Patagonie, bucolique autant que fantasmagorique, de 48 mètres de long, foulé au pied par les mannequins avant de s’y allonger pour clore le défilé, c’est elle ! Son dernier projet, Prayer Rugs dessine les empreintes d’animaux et des zones humides de Parana, situées à 50 kilomètres de la capitale argentine, là où la biodiversité ne fait pas beau ménage avec les industries du bois et du papier. Et pourtant, la foi en la nature humaine la porte jusqu’à faire de ces tapis des tableaux.
A Londres, Deirdre Dyson aime à dire d’ailleurs qu’elle peint des tapis. Oui oui, l’épouse du célèbre James Dyson, l’inventeur de l’aspirateur sans sac, dessine des tapis, elle aussi… Oh, n’y voyez aucune cause à effet. Seulement la passion. Chaque année, Deirdre Dyson imagine une collection thématique de tapis de pure laine tibétaine et de soie réalisés à la main au Népal. Récemment, elle a présenté neuf tapis en cachemire et en soie, entre terre et mer. Et cette fois encore, réunis sous le titre « Graduation », leurs formes géométriques explosent de couleurs comme si en effet, elle peignait… Elle qui fut peintre, formée à la Byam Shaw School of Art et au Wimbledon College of Arts, à Londres, avant d’être créatrice de tapis. Et elle aussi, à l’instar de beaucoup de ses consœurs et confrères, s’engage dans une production responsable et éthique, certifiant toutes ses créations par le label international GoodWeave, fondé en 1994 par le prix Nobel de la paix Kailash Satyarthi. Comme Jan Kath, designer basé en Allemagne, à Bochum, né pour ainsi dire dans le tapis, sa famille en faisant commerce depuis des générations et affilié au Label Step, afin de garantir les meilleures conditions de travail. Sa collection Spectrum en 2020 est une ode aux aurores boréales qu’il a eu la chance de contempler en volant depuis la Mongolie jusqu’en Allemagne, au-dessus de la Sibérie. Des images fortes qui ne l’ont jamais quitté…
A Paris, au Centre Pompidou, certains enfants et parents se souviennent peut-être de l’espace Station 0.2, qui les invitait en 2023 à redécouvrir les tapis de jeu, avec Hilly, celui, super gonflé, de la designeuse Elise Fouin (crée en 2011 pour l’éditeur Tarkett) Carrément gonflable, avec un système d’alvéoles qui doublent de volumes et forment de petites montagnes permettant de s’allonger, se prélasser et s’adosser confortablement.
Le tapis et la nature forment décidemment un beau couple, y compris du côté de notre designer français le plus célèbre. Avec son Somewhere El-S Carpet, (édité par Cassina), un tapis tufté à la main, moitié laine et viscose, Philippe Starck salue l’intelligence de la nature et dépose sur le sol de votre chambre un petit bout de terre…
Episode 4/2
Silence, on tisse à la manufacture de Moroges en Bourgogne
Si les tapis sont millénaires, les métiers aussi ! Des archéologues ont découvert des poids de métiers en argile qui montreraient que les premiers métiers à tisser dits verticaux dateraient du néolithique !
Utilisés jusqu’au Moyen Age, ils seront supplantés au 16e siècle par les métiers mécaniques puis automatisés à carte perforées inventés au 18e par un Français du nom de Jacques de Vaucanson, en attendant la vraie révolution… Mais doucement, n’allons pas si vite ! Il y eut aussi d’abord les métiers actionnés par des bœufs puis par des moteurs à vapeur. Et là, c’est grâce à un inventeur anglais, un certain Edmund Catwright…
Mais évidemment, la vraie révolution revient à un Lyonnais qui a donné son nom au métier qu’il met au point en 1801, Joseph-Marie Jacquard. Toujours utilisé de nos jours, son invention sera en partie à l’origine de la Révolte des Canuts en 1831, dans la région lyonnaise. Ici, à la manufacture de Moroges, les métiers offrent la possibilité de réaliser à la fois des tissages en velours et des tissages à plat dans les matériaux les plus divers. Le tissage se réalise sur des métiers traditionnels manuels en croisant les fils de chaîne avec les fils de trame selon le rythme choisi pour chaque dessin. On travaille les belles matières naturelles : laine, coton, soie, chanvre, jute ou encore bambou et raphia… Ces matières sont façonnées en tissé main, noué main et tufté …
Tout commence en 1958, quand André Juillet, un ingénieur textile et la firme de textile suisse Tisca Tiara s’installent dans cette région au cœur des vignes de Bourgogne afin de puiser dans les savoir-faire français uniques et développe dans les années 70’ les tapis tuftés à la main, un procédé ancestral venu de Chine. Tous les grands designers, architectes et artistes sont au rendez-vous. D’Andrée Putman à Jean-Michel Wilmotte, de Pierre Paulin à Philippe Starck, en passant par l’audacieux et esthète architecte américain Peter Marino, sans oublier les peintres, Mondrian, Kandisky et Keith Haring…
Reprise en 2010 par Odile Dhavernas avec Antoine Six, elle est bientôt classée au firmament des entreprises d’excellence, sous le label Entreprise du patrimoine vivant. Membre également des Ateliers de France (https://ateliersdefrance.com) et du comité Bellecour, (https://www.comitebellecour.f), la Manufacture possède un stock unique de plus de 6000 couleurs de fils. Un choix extraordinaire pour les artistes et designers et la réalisation de leurs échantillons… sur mesure, bien sûr. Comme la teinture des fils de laine. Venant de la Nouvelle-Zélande, considérée comme la meilleure qualité au monde. Pas étonnant que les stars des designers français, Mathieu Lehannneur (c’est lui qui a dessiné la vasque et la torche olympique des JO de Paris 2024), Noe Duchaufour-Lawrence choisissent Moroges … Ainsi que les décorateurs et architectes Pierre Yovanovitch et Damien Langlois-Meurinne.
Peter Marino
L’architecte américain par excellence des grandes marques de luxe, au look reconnaissable, gilet de cuir et tatouages, est un esthète rieur quoique exigeant et un insatiable créateur… Des nombreux tapis de la boutique Vuitton aux Champs-Elysées à Paris et de l’hôtel du Cheval Blanc du groupe LVMH ont été dessinées par Peter Marino et tissés à la manufacture de Moroges.
Keith Haring, l’une des stars de l’underground new-yorkais des années 80’
Dessinateur tous azimuts, Keith Haring est une grande figure artistique et engagée dans le New York des années 80’, ami de Madonna et d’Andy Warhol et emporté par le Sida en 1988 à l’âge de 31 ans.
Lui aussi créé des tapis et même des paillassons lavables. Et en a dessiné quelques-uns, réalisés à la manufacture de Moroges.
Pour rendre ses œuvres accessibles, il ouvre en 1986 un premier « pop Shop » dans le quartier de Soho de New York alors que sur le marché on se les arrache à prix d’or. A Paris, allez découvrir la monumentale fresque (27 m de hauteur sur 13 m de large) qu’il a appelé Tower et créée gracieusement en 1987 dans l’escalier de la clinique de chirurgie infantile, « pour divertir les enfants malades (…) maintenant et dans le futur ».
Grâce à la restauration réalisée en 2017 qui a bénéficié du soutien de sa fondation (Keith Haring Foundation – https://www.haring.com) mais aussi, sous l’égide de la Fondation de France, de celle de Daniel et Nina Carasso (https://fondationcarasso.org), son vœu est exaucé…
Episode 6
Quelques nouveautés
Le tapis n’en finit pas d’inspirer… Et parfois, cela déménage ! En 2024, Yolande Milan Batteau, une créatrice renommée Outre Atlantique pour ses revêtements muraux et ses papiers peints, réalise 18 tapis fabriqués au Népal pour la firme Tai Ping Carpets, avec l’ambition affirmée haut et fort que les méthodes et techniques ancestrales ne doivent pas disparaître… Cette collection en laine et soie, lin et mohair avec des touches de lurex métallisé prend le nom de l’atelier de papiers peints fait main new-yorkais fondé par la créatrice, Callidus Guild.
Vous vous rappelez la moquette qui tapissait le couloir infini dans le film Shining de Stanley Kubrick ? Elle avait été spécialement créée par David Hicks (1929-1998), célèbre décorateur britannique des années 60’ et 70’, fervent des couleurs chromatiques audacieuses et du mariage entre l’antique et le contemporain. Bon nombre de ses créations appartiennent désormais au patrimoine des Arts décoratifs. En 2026, Carpet Society inaugure sa collection « Les Iconiques » en puisant dans ses archives et reprenant vingt dessins du créateur.
De son côté, la firme italienne cc-tapis a lancé Whipser, une collection tribale, hypnotique et empreinte d’un mysticisme certain, créée par Scarlett Rouge. Une artiste qui a de qui tenir. Elle est la fille de Michèle Lamy et son père de cœur est le styliste américain Rick Owens.
Ca en jette ! Il faut dire que le trio multiculturel de la marque, Nelcya Chamszadeh, Fabrizio Cantoni et Daniele Lora aiment les fortes personnalités. Il y a quelques années, ils avaient donné carte blanche à la designer britannique Bethan Laura Wood, qui avait choisi de sonder le rapport entre le faux et le vrai, avec une collection nommée Super Fake, une série de tapis présentant toutes les couches de roches à partir de différentes techniques de nouages !
Quant à l’éditeur suédois Nordic Knots, avec des tapis en laine naturelle noués main évoquant des frises antiques ou les traditionnels textiles suédois, il rend hommage à la période Swedish Grace, l’âge d’or du design scandinave, un mouvement néoclassique de l’entre-deux-guerres où l’élégance est à la fois discrète et sophistiquée.
En définitive, peu de designers résistent à l’appel du tapis. L’artiste Gaspard Fleury Dugy qui, d’ordinaire crée des sculptures de maille vient d’y succomber, avec une première collection, Continuum, que l’on peut voir à la galerie Chevalier & Parsua à Paris. Il y a évidemment celles et ceux qui n’en sont pas à leur premier exercice et récidivent. Telle India Mahdavi,la designer française d’origine irano-égyptienne. Elle vient d’éditer une collection de kilims du nom de Jardin Intérieur, pour la manufacture de tapis varoise Cogolin. N’oublions surtout pas le designer que l’on appelle l’enfant terrible de la décoration – moi je dirai plutôt le décorateur distingué, baroque, éclectique et parfois insolent – je veux parler de Vincent Darré… Allez découvrir ses tapis dans les boutiques de la maison Toulemonde Bochart créée en 1949, qui a toujours fait appel à de bien belles signatures… Par le passé, il y eut celles de Hilton Mc Connico, André Putman et Jean-Charles de Castelbajac. De ce dernier, en revanche, vous ne verrez pas la collection « Poseterre », des tapis inspirés de Rimbaud, Mao et du rock vendus dans les années 2000 à des prix très accessibles, moins de 200 euros ! Epuisés, ils ne sont disponibles qu’en sur-mesure !
Episode 7
ACTUS DU TAPIS EN HAUT LIEU
« Chérie, on réenchante les tapis ? »
Depuis Pompidou en 1972 qui confia au célèbre designer français Pierre Paulin l’aménagement de plusieurs pièces dans la partie privée de l’Élysée, les œuvres des artistes et designers ont leur entrée au Palais.
Aussi, c’est sur le mode « Chérie, on réenchante les tapis ? » qu’Emmanuel Macron choisit à son arrivée au Palais en 2017, pour orner le Salon Doré (le bureau des Présidents depuis le Général de Gaulle à l’exception de Giscard d’Estaing) un tapis de la manufacture des Gobelins, tissé à l’atelier de Lodève, d’après une oeuvre de l’artiste Julien Gadair, Les Javels.
Puis, au sol du bureau d’angle, est déroulé une oeuvre de l’artiste Claude Lévêque, un immense tapis (3,83 mètres sur 5,48) en laine, tissé en 2005/2007 aux Gobelins également. A l’origine, un lustre en cristal éclairé par 3 lampes électriques rondes sur fond noir, devenu tapis, représentant une poignée de diamants … Une allégorie de la richesse de la France (qui sait ?). Son nom : Soleil Noir.
C’est ensuite, un tapis de l’artiste Pierre Alechinsky, à l’origine une toile datant de 1983, une tapisserie nommée Lavande réalisée à la manufacture de Beauvais. Sur un fond et cadre de petites brindilles de verdures se détache un rectangle noir et blanc dans lequel semble chevaucher un cheval stylisé…
Plus récemment, commandé par le Mobilier national et réalisé par les Ateliers Pinton, un autre tapis Odyssée « habite » désormais l’escalier Murat, menant au bureau du président. Imaginé par l’artiste Nathalie Junod-Ponsard, qui aime à créer des installations capables de déstabiliser nos repères habituels. Allons donc !
L’escalier en trois volées et ses paliers jouent sur des gammes chromatiques fondues, des plus patriotiques, malgré sa configuration lumineuse à l’aspect fantastique … On passe ainsi du bleu-violet intense au cyan clair ; du bleu outremer se fondant dans le rouge ; du bleu jusqu’au rouge et du bleu jusqu’à l’orange.
A suivre : Prochainement : les tapis de l’Hôtel de ville de Paris
Episode 4/3
Silence on tisse, dans les manufactures de Tai Ping Carpets et de Cogolin
Chez Tai Ping Carpets, les tapis sont des oeuvres d’art. Comme des toiles. Ce n’est pas Jeff Leatham, le célèbre fleuriste et directeur artistique de l’hôtel Four Seasons George V à Paris, qui dira le contraire. Il a signé en 2016 pour la marque chinoise une belle collection du nom de Bloom. Avec l’envie de « faire éclore des tapis que l’on ne contenterait ni de regarder ni de fouler aux pieds mais des tapis qui nous inviteraient à nous arrêter un instant, comme devant un tableau, pour rêver, ressentir ».
Les tapis de la manufacture Tai Ping Carpets, en laine, soie, cachemire ou coton, habillent les sols des plus grands établissements du monde. Des palaces parisiens d’abord, du Ritz au Lancaster en passant par le Meurice, le Royal Monceau, l’Intercontinental et le bar du Plaza Athénée, pour ne citer que ceux-là. Ils ornent également les hôtels de luxe des grandes capitales du monde entier : les Carlton, Four Seasons et autres Hilton. La clientèle huppée des grandes marques, qu’elles s’appellent Hermès, Valentino, Pradva, Burberry, Montblanc ou Chanel foulent peut-être sans le savoir les tapis et moquettes de la manufacture, qui depuis plus d’un demi-siècle perpétue la tradition ancestrale des tapis fait-main. L’on trouve encore les revêtements siglés de la manufacture d’origine Hongkongaise dans bon nombre d’Ambassades de France, dans certains salons de nos ministères et de notre Sénat jusqu’à ceux de la Maison Blanche, du Palais royal de Buckingham Palace à Londres et de la cité du Vatican à Rome. Et bien sûr dans quelques résidences privilégiées, sur terre, en mer ou au ciel, dans les ambiances feutrées des riches paquebots, yachts et avions privés.
Ce succès est à l’image d’un savoir-faire d’excellence au service du tapis haute-couture. Il est également le fruit d’une histoire humaine dont les acteurs étaient sans doute bien loin d’imaginer qu’elle les emmènerait aussi loin. Jusqu’à devenir une des plus célèbres maisons de tapis au monde, présente aujourd’hui sur les trois continents d’Asie, d’Europe et de l’Amérique du Nord, avec des bureaux dans une quinzaine de pays et près d’une centaine de villes dans le monde.
Tout commence dans les années cinquante à Hong Kong, là où les Kadoorie, famille d’entrepreneurs originaire de Bagdad en Irak, s’est établie, après les persécutions juives du siècle précédent. Dans cette cité sous bannière britannique qui se développe à grands pas, ils créent une chaîne d’hôtels florissante. Ouverte sur la mer de Chine et située sur la rive orientale de la Rivière des Perles, la ville accueille bientôt les réfugiés qui arrivent en masse de la Chine toute proche, devenue communiste.
Homme d’affaires s’il en est, Lawrence Kadoorie n’a pas pourtant pas perdu sa mémoire. Il se souvient du long périple de sa famille émigrant de pays en pays, de l’Inde à la Chine. Les réfugiés Chinois sont en quête de travail. La tapisserie et l’art du tapis chinois ont un cruel besoin d’artisans sous peine de disparaitre. Et si on installait un atelier au coeur de Hong Kong… Et voici en 1956, la première page écrite de Tai Ping, qui n’est alors qu’une micro-entreprise traditionnelle dont le logo n’a pas changé depuis. Ce logo figurant une tente livrée au tumulte du vent et des tempêtes peut sembler énigmatique au regard de sa place aujourd’hui dans le fleuron international du tapis d’exception. « Symboliquement, il ressemble à la philosophie des Kadoorie selon laquelle rien n’est jamais acquis, tout est toujours à construire et rien ne se fait sans solidarité ni sans émotion. Il exprime également la fierté du travail bien fait, qui résiste au temps et fait front aux obstacles et aux intempéries extérieurs », explique-t-on à Tai Ping Carpet.
Car, plus prosaïquement, il fait référence à une de ces anecdotes que les collaborateurs de la manufacture se lèguent de génération en génération. Dans les années cinquante, un des nombreux architectes américains venus pour développer Hong Kong, découvre Tai Ping et commande un tapis immense de près de 1000m2 pour l’Opéra de Los Angeles. Trop grand pour être fabriqué dans les ateliers exigus de l’époque, les équipes construisent une tente à l’extérieur. Mais à la veille de la livraison du tapis, saison des pluies oblige, le typhon menace. On surélève la tente, et les ouvriers, bien qu’effrayés par la peur d’une catastrophe imminente, restent toute la nuit pour tenir les piquets de la tente.
Puis vient le temps celui de la modernisation. La technique ancestrale tuftée qui consiste à placer la laine brin par brin dans la trame avec une aiguille est une opération longue et disons-le, un tantinet fastidieuse. Se profile le risque de voir les ouvrières travaillant au noué-main se laisser séduire par les métiers plus modernes de la société hongkongaise. La famille Kadoori et ses associés britanniques cherchent alors un moyen d’optimiser et faciliter la production. C’est là qu’intervient en 1970 le coup de génie d’un ingénieur de Shangaï, émigré lui aussi dans la cité en effervescence, Anthony Yeh. Ce coup de génie, c’est une technique révolutionnaire qui permet de faire perdurer le noué main en optimisant la production : l’invention du pistolet à main.
A l’instar de la roue, le pistolet mécanique à tuft est en effet une révolution dans le monde du tapis fait-main. Lawrence Kadoori s’inquiète : Il y aura donc désormais un obstacle entre la main et l’œuvre. Anthony Yeh, qui a dirigé les ateliers pendant plus de vingt ans acquiesce. Et rassure : « Pour tenir dans ses mains un marteau et un vérin, Rodin n’en est-il pas moins un artiste ? »
Et ce sont bien des artistes qui sont à l’œuvre. Ils ou elles ont la main experte mais aussi une réelle sensibilité artistique, une lecture du dessin infaillible et une lumière dans le regard. C’est important, ne serait-ce que pour reproduire une rose. Sans cela, ils donneraient à la fleur française des feuilles plus rondes, ressemblant davantage à la pivoine qui est leur fleur fétiche. Ils sont tout autant artistes que les créateurs qui dessinent pour la manufacture : Philippe Starck, Patrick Jouin, Christian Ghion, Patrica Urquiola. Ou encore Maurizio Galante et Tal Lancman, André Fu, Ramy Fischler, Arik Levy et Sam Baron. Et encore Stéphanie Coutas, Elliott Barnes, Yabu Pushelberg, Gilles & Boissier ou Elena Salmistrar…
Sans oublier le premier qui ne fut autre que Kenzo Takada. Ironie de la vie et magie des lieux, c’est dans l’ancien magasin amiral Kenzo de la place des Victoires que Tai Ping déroule depuis quelques années sa nouvelle vie parisienne.
Pour l’amour du tapis, Tai Ping Carpets sauve Cogolin
L’histoire de la manufacture Tai Ping Carpets est telle qu’elle ne saurait rester insensible aux épreuves que vit au début des années 2000 la manufacture Cogolin dans la cité éponyme du département français du Var, dans le golfe de Saint-Tropez. Qui doit, elle aussi, sa création en 1924 à la présence d’une importante communauté arménienne, cette fois, ayant fui la Turquie (et également à l’élevage dans la région de vers à soie). Elle est achetée en 1928 par l’ingénieur textile Jean Lauer qui en modifie, avec sa femme Irma Lauer, les métiers à bras Jacquard. Destinés anciennement à fabriquer des tissus, ils seront utilisés à tisser des tapis. On est en plein boom de l’art Déco…
En 2010, Catherine Vergez est alors directrice générale de la marque chinoise en Europe et au Moyen-Orient. Pas question pour elle d’assister à sa fermeture. Sans-faire un geste. D’autant que ce geste pourrait faire de Tai Ping Carpets un empire… Elle va convaincre sa hiérarchie. Même si créer et fabriquer un tapis au 21e siècle, c’est faire l’éloge de la lenteur… L’histoire de Cogolin est son meilleur argument. Les heures de gloire de la manufacture varoise ne peuvent pas disparaitre complètement ! Pas plus que les signatures des plus grands décorateurs et artistes de l’avant et de l’immédiate après-guerre comme Christian Bérard, Jules Leleu, Fernand Léger et Sonia Delaunay. Comme David Hicks et Jean Cocteau. Dans les années 60’, plus d’une soixantaine d’employés tissaient des tapis noués mains sur les métiers Jacquard du 18e siècle. Ils craignaient l’arrivée du mistral, qui déréglait la mécanique des métiers… Ils n’étaient à peine plus d’une dizaine en 2010…
Arrive alors aux commandes de la manufacture Cogolin, Sarah Henry, sans doute l’une des Américaines la plus française. Amoureuse du design, du patrimoine et de l’excellence des savoir-faire, elle conjugue avec talent instinct artistique et sens du marketing et ne cesse d’année en année à réinstaller la manufacture Cogolin dans le top des grandes maisons de création.
Après avoir remis à l’honneur le tapis Nil imaginé par le studio Parisien Oud pour l’exposition Les Nouveaux ensembliers au Mobilier national, à Paris, à l’automne 2025, Cogolin réinterprète l’univers de Christian Bérard, un des créateurs phares de la manufacture varoise, à la fois peintre, illustrateur, scénographe et décorateur. En ajoutant dans sa collection Idylle deux nouvelles créations, inspirées des gouaches de Bérard dont un tapis noué main, bien nommé Eloge.
Tai Ping et le designer Sam Baron
Pour la célèbre maison Tai Ping, il ne fait aucun doute que du tapis peut sortir un rêve, et avec le designer Sam Baron, ce sont même des vagues oniriques qui jaillissent à l’infini. Par le passé, le designer avait déjà fait s’envoler le tapis. C’était du temps où la maison chinoise régnait au cœur de l’ancien Hôtel des Douanes de la rue Montalembert dans le 7e arrondissement de Paris. Sam Baron, alors chef d’orchestre du département design de la Fabrica, la villa Médicis de Benetton, avait donné carte blanche à huit jeunes talents en résidence au centre de recherche du Groupe Benetton, à Trévise en Italie. Chacun d’entre eux avait pour mission de métamorphoser le tapis classique, selon sa propre fantaisie, pour créer « From the floor up ». Une installation – presque un paysage – pleine de poésie où le tapis devient objet, métamorphosé en gouttes d’eau, cascade, trompe-l’œil, tronc d’arbre et rideaux de lierre. Quelle féerie !
Aujourd’hui, la féerie n’en finit pas de se dessiner. A l’occasion du Salon del Mobili de Milan de 2022, le concept Florae Folium nait, avec trois tapis et plus de cent coulejurs. En mode majeur, inspiration des arts décoratifs et motif floral, le thème fétiche de Sam Baron. Puis à l’aube de l’année 2026, il présente Florae Folium Series, dix pièces aux formats ronds, carrés ou rectangulaire, étalant pétales, nervures, feuilles, rameaux, branchages et pistils. Ici, le tuft préside comme à l’accoutumée mais cette fois avec la technique du surpiquage appliquée sur certaines parties du dessin. L’effet est garanti. L’excellence des savoir-faire de la manufacture sublime les dessins à l’aquarelle du designer.
Episode 8
Epoustouflants tapis, textures d’aujourd’hui et innovations
En 2010, Catherine Vergez est alors directrice générale de la marque chinoise en Europe et au Moyen-Orient. Pas question pour elle d’assister à sa fermeture. Sans-faire un geste. D’autant que ce geste pourrait faire de Tai Ping Carpets un empire… Elle va convaincre sa hiérarchie. Même si créer et fabriquer un tapis au 21e siècle, c’est faire l’éloge de la lenteur… L’histoire de Cogolin est son meilleur argument. Les heures de gloire de la manufacture varoise ne peuvent pas disparaitre complètement ! Pas plus que les signatures des plus grands décorateurs et artistes de l’avant et de l’immédiate après-guerre comme Christian Bérard, Jules Leleu, Fernand Léger et Sonia Delaunay. Comme David Hicks et Jean Cocteau. Dans les années 60’, plus d’une soixantaine d’employés tissaient des tapis noués mains sur les métiers Jacquard du 18e siècle. Ils craignaient l’arrivée du mistral, qui déréglait la mécanique des métiers… Ils n’étaient à peine plus d’une dizaine en 2010…
Arrive alors aux commandes de la manufacture Cogolin, Sarah Henry, sans doute l’une des Américaines la plus française. Amoureuse du design, du patrimoine et de l’excellence des savoir-faire, elle conjugue avec talent instinct artistique et sens du marketing et ne cesse d’année en année à réinstaller la manufacture Cogolin dans le top des grandes maisons de création.
Après avoir remis à l’honneur le tapis Nil imaginé par le studio Parisien Oud pour l’exposition Les Nouveaux ensembliers au Mobilier national, à Paris, à l’automne 2025, Cogolin réinterprète l’univers de Christian Bérard, un des créateurs phares de la manufacture varoise, à la fois peintre, illustrateur, scénographe et décorateur. En ajoutant dans sa collection Idylle deux nouvelles créations, inspirées des gouaches de Bérard dont un tapis noué main, bien nommé Eloge.
Le tapis Vortex de Vincent Breed et Jean Piton, artisan verrier et plasticien lumière
Réalisé à la manufacture de Moroges, c’est un tapis tufté en laine de Nouvelle-Zélande et ciselé à la main, avec des inserts de lentille de verre gravées, et illuminé par une fibre optique tissée ! L’intégration d’éléments en verre rétroéclairés dans un tapis, en voilà une innovation. Une première ! Le verre a ici une double fonction : diffuser la lumière et protéger la fibre optique. La fibre optique tissée est placée sous le tapis permettant d’obtenir un tissu micro perforé source de lumière. Ici, la fibre optique reliée à une source de lumière donne naissance à des tissus éclairants selon un procédé breveté. L’éclairage « back light » des pavés de verre est réalisé par des tissus lumineux à éclairage latéral intégré au tapis.
Les tapis volants de lumière du Louvre Dabu Dhabi , artisan verrier et plasticien lumière
Des tapis volants tout droit sortis de Mille et une nuits ? Presque. Car pour éclairer le musée, Jean Nouvel a fait appel à 8’18 ‘’, une agence de concepteurs et plasticiens lumière. Pour l’éclairage intérieur du dôme, pour les fenêtres virtuelles des espaces publics mais aussi pour les tapis volants des galeries du musée aux verres luminescents. Ces tapis volants lumineux sont identiques et pourtant différents d’une galerie à l’autre. Oui, oui, vous avez bien lu : des tapis volants de lumière.
Rémy Cimadevilla de l’agence 8’18’’ explique : « Des éclairages lèche-murs fluorescents blanc neutre sont implantés en périphérie et ensuite, un éclairage de rehaut à LED blanc chaud s’implante dans la trame du tapis de lumière. Enfin, l’éclairage du plafond s’effectue de deux manières en blanc froid : un éclairage indirect général et un éclairage direct. Il permet de révéler la texture des différents verres choisis par l’architecte ». Cette prouesse offre ainsi au musée, dit Jean Nouvel, « un vitrail à l’horizontal. »
The Low-effusivity Carpet, de l’architecte Philippe Rahm
Quand le design et le tapis deviennent un enjeu climatique
Avec ce tapis, l’architecte suisse lance pour les arts décoratifs un tout nouveau style : l’anthropocène. Un style qui remet « l’ancienne décoration », au-devant de la scène, quand les arts décoratifs n’étaient pas seulement décoratifs, avant les énergies fossiles, avant le 20e siècle ! Il s’en explique dans un livre publié chez Head-Publishing. Il a mis au point un tapis à l’effusivité thermique la plus faible. Mais encore ? Ecoutons-le : « Un tapis sert à ne pas avoir froid aux pieds, une tapisserie à isoler les murs, les miroirs à réfléchir la lumière ». Pour lui, « c’est le CO2 qui décide aujourd’hui de ce qui est beau ».
Ainsi son miroir renvoie la chaleur radiante émise par le corps humain et son tapis ne « prend » pas sa chaleur, au contraire.
Il précise encore : « lorsque l’on s’assoit sur le sol ou que l’on y pose les pieds, le corps est en contact direct avec le sol froid en pierre ou en béton. En plaçant un matériau à faible effusivité entre le corps et le sol, le transfert de la chaleur est ralenti. Le tapis va alors échanger de la chaleur avec le sol et le corps à un rythme très lent, préservant le corps d’un refroidissement par conduction. Le tapis a ainsi la fonction de bloquer la froideur du sol. »
Vous voulez en savoir plus, plongez-vous dans le livre de Philippe Rahm, Le Style anthropocène, publié en 2023 par la HEAD, Haute Ecole d’Art et de Design, à Genève).
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