21 Juin FLORENCE ET HANS KNOLL
LES SAGAS DES MAISONS DE DESIGN
LA GRANDE SAGA DE KNOLL
EN 10 ÉPISODES
C’est le rêve américain du design. Dans le rôle de l’homme, l’Allemand Hans Knoll. Dans celui de la femme, l’Américaine Florence Schust…

SOMMAIRE DU DOSSIER
- Episode 1 – Florence et Hans Knoll, ce pourrait être un film de Lelouch
- Episode 2 – La dynastie Knoll, dans le meuble de père en fils
- Episode 3 – Hans Knoll, sa rencontre avec l’Amérique et le designer danois Jens Risom
- Episode 4 – Quand Hans rencontre Florence Schust…
- Episode 5 – L’apprentissage de Florence dans le Michigan et la fougue de Hans à NYC
- Episode 6 – L’amour du design et l’amour tout court
- Episode 7 – 1948 et déjà la réussite…
- Episode 8 – 1955, Cuba, la tragédie et la nouvelle vie de Florence
- Episode 9 – Knoll sans Florence
- Episode 10 – Les années noires et le renouveau
Episode 1
Florence et Hans Knoll, ce pourrait être un film de Lelouch
C’est le rêve américain du design. C’est bien sûr une tout autre version d’Un homme et une femme. Dans le rôle de l’homme, l’Allemand Hans Knoll. Dans celui de la femme, l’Américaine Florence Schust. Et pour le décor, ce pourrait être la chaise Barcelona, que l’on voit dans le film American Psycho de Mary Harron. Ce pourrait être aussi la Cesca, la chaise sur laquelle l’actrice Emma Suarez est assise pour écrire à sa fille dans le film Julieta de Pedro Almodovar. Les deux chaises appartiennent aujourd’hui au palmarès des objets iconiques du design. Comme tant d’autres pièces du catalogue de la maison Knoll.

Florence Schust et Hans knoll – qui se sont mariés en 1946 et ont créé dans la foulée « Knoll Associates » – qui deviendra en 1951 Knoll International – ont l’œil pour dénicher les talents ! Les designers les plus importants du 20e siècle, Eero Saarinen, Marcel Breuer, Mies Van der Rohe, Pierre Jeanneret, Harry Bertoia, George Nakashima….
Florence Schust et Hans knoll – qui se sont mariés en 1946 et ont créé dans la foulée « Knoll Associates » – qui deviendra en 1951 Knoll International – ont l’œil pour dénicher les talents ! Les designers les plus importants du 20e siècle, Eero Saarinen, Marcel Breuer, Mies Van der Rohe, Pierre Jeanneret, Harry Bertoia, George Nakashima….

L’INVENTION DE L’ARCHITECTURE D’INTERIEURE
Ensemble, ils ont conçu les meubles les plus inventifs de l’époque, ceux qui sont encore aujourd’hui en tête du bottin mondain du design. Pour n’en citer que quelques-uns, voici donc la première et fameuse chaise réalisée avec les moyens que permettaient les temps de restriction, la Risom lounge Chair, et voici le fauteuil Grasshopper, le siège Womb, les fameuses chaises « grillages », la chaise Ciseaux…
Il n’est pas étonnant que ces pièces et tant d’autres, on les trouve à des adresses prestigieuses, comme à l’Élysée à Paris, au Moma de New York et au siège parisien de l’Unesco… Pas étonnant non plus qu’elles avaient leur place dans l’atelier de Picasso, dans celui d’Andy Warhol ou de Vassily Kandisky.
Mais Florence et Hans Knoll n’ont pas seulement fait de « beaux » meubles, ils ont aussi créé le concept de l’architecture d’intérieur avec une certaine vision de l’espace et de l’élégance. Beau, simple, chic et révolutionnaire !
Transformant également la vie au travail, en habillant les espaces, du sol aux murs, des murs au plafond, inventant alors une discipline qui n’existait pas : l’aménagement des bureaux.

UN COUPLE TRES DESIGN
Mais c’est aussi et surtout la rencontre d’un homme et d’une femme qui n’imaginaient sans doute pas qu’ils iraient jusque-là.
D’un côté, une orpheline du Michigan passionnée dès son plus jeune âge par le dessin et l’architecture et qui aura pour maîtres les plus grands designers et architectes de son temps. De l’autre, un homme issu d’une famille allemande de Stuttgart où on travaille dans le meuble de père en fils.
Florence débarque à New York en 1941 après ses études. Bien décidée à devenir architecte, elle cherche un travail stimulant. Hans, sous les conseils de son père a quitté l’Allemagne nazie en 1937 pour New York. Il poursuit le rêve de séduire le Nouveau Monde avec ses meubles modernes et a créé sitôt son arrivée son premier atelier. La suite, c’est une histoire d’amour étincelante, une passion pour le design, une magnifique réussite professionnelle, un drame, la vie qui continue, des années noires de rachat en rachat, mais une longévité riche de créations … Une vraie saga !

Episode 2
La dynastie Knoll, dans le meuble de père en fils
En réalité, dans la famille Knoll, Il y a Hans et Florence bien sûr, mais il y a aussi auparavant, du côté de Hans, Walter et même Wilhelm !
Hans est en effet le fils de Walter Knoll, le patron d’une illustre société de fabrication de meubles installé à Stuttgart et le petit-fils de Wilhelm Knoll, fondateur de la dynastie en 1865.
Le grand-père vendait à l’origine du cuir avant de se spécialiser dans la production de sièges et de tissus d’ameublement haut de gamme. Ce qui lui a permis de devenir alors fournisseur officiel de la cour du roi du Wurtemberg, l’un des États souverains de l’Allemagne du 19e siècle. Vers 1895, la prospérité de l’entreprise est à son sommet. Des succursales s’ouvrent dans les métropoles de Saint-Pétersbourg et de Vienne. Les deux fils de Wilhelm, Walter et Willy, vont suivre les pas de leur père dans l’entreprise familiale


Toutefois, pour se démarquer, Walter Knoll fondera en 1925 sa propre maison (qui existe toujours). On y travaille le cuir mais en introduisant des tissus colorés comme matériaux de revêtement et surtout l’on inventera un système de ressort, révolutionnaire dans l’artisanat traditionnel de la tapisserie ainsi qu’un système de piétement pour les meubles en tube d’acier courbé.
KNOLL ET L’EXPOSITION UNIVERSELL DE BARCELONE
Car, dès l’aube de l’époque industrielle, Walter, le père de Hans, s’est épris du mouvement Werkbund, puis du mouvement artistique du Bauhaus qui prônent l’union de l’art et de l’industrie. Et c’est bien ce mariage de la création et de la production industrielle qu’Hans Knoll célèbre dès 1929, en collaborant déjà avec de très grands designers et architectes de l’époque. A commencer par Walter Gropius et Ludwig Mies van der Rohe. Le premier n’est autre que le chef de file du mouvement allemand du Bauhaus. Le second est le célébrissime architecte germano-américain.
Ce dernier avait notamment dessiné, avec l’architecte d’intérieur et artiste Lilly Reich, pour le pavillon allemand de l’exposition universelle de Barcelone en 1929, la chauffeuse Barcelona. Très futuriste pour le visiteur de l’époque, avec sa structure apparente et son piétement d’acier chromé poli en forme de X.


Mais à peine commencée en 1931, sa fabrication s’arrêtera, et l’architecte allemand, empêché de poursuivre sa carrière dans son pays à l’arrivée du parti national-socialiste, émigrera aux Etats-Unis. A l’époque, le fils de Walter, le Hans Knoll de notre saga, n’a que 17 ans… Ce n’est qu’en 1948, quand il aura émigré, lui aussi, en Amérique, qu’il la relancera à l’échelle industrielle…
En attendant, nous sommes en 1931, et Walter Knoll, le père de Hans, édite donc déjà des meubles « modernistes ».
HANS KNOLL-1937, LA FUITE DE L’ALLEMAGNE NAZIE, LE DEPART AUX ETATS-UNIS
Hans Knoll a donc de qui tenir ! Né à Stuttgart en 1914, il part faire son éducation dans les années 30’ en Angleterre avant de débarquer en 1937 sur la côte est des Etats-Unis.
Objectif officiel : vendre les productions de l’entreprise familiale et donc les créations modernes européennes. Il a 23 ans. L’idée de conquérir et convertir le Nouveau Monde à la culture moderniste le rend fou d’enthousiasme !
En réalité, sous les conseils de son père, il fuit l’Allemagne nazie et rejoint ainsi les grands maîtres du design allemand et du mouvement du Bauhaus qui ont aussi, pour beaucoup d’entre eux, émigré outre-Atlantique.
De toute façon, à New York, il ne sera bientôt plus possible de faire venir les fournitures d’Allemagne… Il faudra produire sur place. Alors, dès 1938, Hans fonde son propre atelier. Comme une prémonition éclatante d’optimisme, l’enseigne arbore la pancarte : « Factory N° 1


Episode 3
Hans Knoll, sa rencontre avec l’Amérique et le designer danois Jens Risom
Mais les débuts en Amérique sont difficiles. Et ce qu’il voit Outre-Atlantique a de quoi le faire déchanter. Non seulement, il s’aperçoit que les architectes et décorateurs d’intérieur américains ignorent tout ou presque de l’esthétique moderniste qui secoue l’Europe – pour une fois, la modernité ne vient pas des USA !! – Mais il est confronté à un autre grand défi : séduire les Américains qui ne jurent que par le style Art déco et reprochent à la modernité son austérité et son minimalisme.
Qu’importe ! Il se lance. Car, malgré toutes les réticences du public américain, Hans Knoll a bien des atouts : il est beau, séduisant, il séduit, il a le sens des affaires et possède un sacré flair ! Il ouvre un bureau et un premier show-room sur Madison Avenue. Même si les meubles qu’il présente alors sont loin de son rêve d’avant-garde.
C’est là qu’il rencontre Jens Risom. Ce designer danois a émigré, lui aussi, il y a deux ans, sur les terres du Nouveau Monde, avec l’ambition d’introduire une approche scandinave moderniste sur le marché du mobilier américain. Il a lui aussi soif de conquérir l’Amérique. Mais avec la pénurie de matériaux causée par la guerre, il ne parvient pas à trouver un poste à la mesure de ses ambitions.

Voilà sans aucun doute la rencontre qu’il leur fallait à tous les deux. Pour Hans, elle marquera un pas décisif dans l’histoire de Knoll.
Pendant quelques mois, ils parcourront les Etats-Unis à la recherche d’inspiration… Et dès 1942, la Hans Knoll Furniture Company est lancée avec Risom comme designer principal. Le premier à entrer dans la légende Knoll !
Pénurie oblige, les premiers designs de Risom pour Knoll utilisent des surplus de matériaux militaires, dont des sangles et des tissus de parachutes tendus sur du bois tendre. Mais le rationnement s’amplifiant et la pénurie de matière se faisant plus cruellement sentir, Knoll lui demande de revoir ses designs de façon encore plus spartiate. En 1943, Avant que Risom ne parte rejoindre les colonnes du Général Patton, ils lancent la 650 Line, dont la Lounge Chair, première chaise de Knoll. Devenue une icône du design du 20ème siècle. Elle figure encore aujourd’hui au catalogue.
Episode 4
Quand Hans rencontre Florence Schust…
Très en verve, Hans Knoll multiplie ses activités et ses contacts, achète des dessins et propose ses services auprès des agences d’architecture et de design industriel.
C’est ainsi, qu’en 1943, il rencontre Florence Schust. Elle a étudié avec quelques-uns des plus grands maîtres de l’architecture et du design, Ludwig Mies Van der Rohe et Eliel Saarinen. Elle vient d’arriver à NYC. Elle cherche un travail stimulant. Être une femme architecte dans un milieu d’hommes, ce n’est pas si simple, même dans le Nouveau Monde ! Elle va pourtant vite parvenir à convaincre Hans qu’elle pourrait lui être très utile…
FLORENCE SCHUST – UNE ORPHELINEFlorence Schust – une orpheline
Née en 1917 dans la petite ville de Saginaw, au Michigan, d’un père allemand et d’une mère canadienne, elle évolue dans un milieu aisé. Son grand-père, boulanger, natif du Wurtemberg en Allemagne, a émigré en 1882 aux Etats-Unis. C’est le premier clin d’œil du destin, car le Wurtemberg était le royaume dont le grand-père de Hans Knoll était le fournisseur de mobilier.
Le grand-père de Florence prospère bientôt à la tête de la Schust Baker Compagny. Puis c’est au tour du père de Florence, Frederik, l’aîné d’une fratrie de dix enfants, d’en prendre la direction. Tout pourrait donc continuer ainsi sur l’air de la mélodie du bon pain et du bonheur.
Hélas, les débuts dans la vie, pour Florence, ne seront pas si faciles. Ses parents disparaissent très tôt, la laissant orpheline. Elle est, en effet, toute petite quand son père meurt. Plus tard, ce sera sa mère, Mina, qui disparaîtra en 1930. Elle a 13 ans. Pour autant, ils ne la laissent pas dans le dénuement, loin s’en faut.
FLORENCE SCHUST, UNE PASSION PRECOCE POUR L’ARCHITECTURE
Dès 14 ans, avec son tuteur, elle fait le tour des écoles du Michigan, où elle pourrait faire son éducation. Le choix est vite fait. Le dessin et l’architecture la passionnent. Elle opte sans hésiter pour Kingswood, l’école pour jeunes filles de Cranbrook, qui vient de s’ouvrir. Déjà très douée pour le dessin et la création de décor, elle répond à qui l’interroge sur ce qu’elle veut faire comme métier plus tard : « je veux créer une maison ». Une réponse à double sens, peut-être prémonitoire.
Autre clin d’œil du destin : la Cranbrook Academy of Art qu’elle intégrera plus tard, située sur le même campus que son école pour jeunes filles, a pour directeur l’architecte finlandais, archi connu, Eliel Saarinen, qui n’est autre que le père du futur designer Eero Saarinen, l’inventeur de la chaise Tulip, qui travaillera avec Hans Knoll dans les années 40. C’est également celui que Florence considérera toute sa vie comme son grand frère.

Car Eliel Saarinen, le directeur de la Cranbrook Academy of Art, séduit par cette élève – dont on dit le plus grand bien et qui souhaite devenir architecte – ne tarde pas à rencontrer cette perle rare et la prend sous son aile. L’orpheline n’a plus alors seulement le soutien d’un tuteur que sa famille lui a choisi à la mort de ses deux parents, mais elle vient de trouver une autre famille. Et pas n’importe laquelle ! Celle qui convient parfaitement avec son dessein de vie ! Avec les Saarinen, Florence voyage alors en Finlande bien sûr mais dans toute l’Europe également et va ainsi rencontrer toutes les figures de proue du mouvement moderne, en design, architecture, art, etc. Elle sera à la fois leur élève et leur protégée. Nul doute qu’elle saura faire appel à ces artistes, designers et architectes, quand elle deviendra l’alter ego d’Hans Knoll…
Episode 5
L’apprentissage de Florence dans le Michigan et la fougue de Hans à NYC
Mais pour l’heure, Florence étudie avec son parrain et professeur Eliel Saarinen. Puisqu’elle vient d’entrer en 1934 dans l’école qu’il dirige, la Cranbrook Academy of Art. Puis, elle intègre tour à tour l‘école d’architecture de l’université Columbia à NYC et l’Architectural Association de Londres, avec notamment Charles Eames comme professeur. Ensuite, elle travaillera près de Boston, à Cambridge, avec Gropius, Harrison et Breuer.
C’est dire si Florence est formée par les meilleurs professeurs et maîtres et si elle est passée par toutes les disciplines, architecture, peinture, sculpture, travail du bois, du métal, du textile et de la céramique… Elle dira plus tard : « cet apprentissage a développé ma capacité à faire face à tous les problèmes auxquels j’allais être confrontée quelques années plus tard chez Knoll ».
De ce jeune Allemand fringant et enthousiaste Hans Knoll, qui trace son chemin dans le design industriel, elle n’a sans doute pas manqué d’en entendre parler. Pensez, il a réussi à convaincre le directeur du Musée d’art moderne de NYC de créer un Département de design industriel ! Le credo est déjà celui-là : le design est un gage de progrès social ! Dans la foulée, on organise des expositions et des concours, on décerne des prix sur le thème « objets du quotidien du design américain pour moins de dix dollars » et des partenariats avec le grand magasin Bloomingdale’s. Comment Florence ne serait-elle pas au courant ?
Le design organique se pose aussi en première ligne, ou plutôt s’impose, la guerre en Europe oblige ! Puisque plus aucune importation de mobilier depuis l’Allemagne n’est possible. Un concours est lancé en novembre 1940 sur le thème Design organique et mobilier. Son règlement fait aujourd’hui sourire, quoique : « le secteur du mobilier n’a connu aucune avancée marquante ces dernières années. Pourtant, notre mode de vie évolue. Nous avons besoin d’une nouvelle approche et d’un nouveau style ».
Le concours dépasse toutes les espérances de réussite et les deux super gagnants ont pour nom Charles Eames et Eero Saarinen – Tiens, tiens, le fils du protecteur de l’orpheline Florence… Elle n’a pas encore rencontré Hans, mais elle a dû forcément en entendre beaucoup parler… Patience !
Quant à la Factory N° 1 que Hans Knoll a créée en 1938, un an après son arrivée à New York, elle se développe et s’agrandit, avec dans la foulée l’ouverture d’une usine en Pennsylvanie, à East Greenville. Il y a là-bas de nombreux allemands émigrés qui savent travailler…
LA RENCONTRE DE FLORENCE SCHUST ET HANS KNOLL EN 1943
En 1941, Florence arrive de Boston à New York avec l’espoir d’être embauchée comme architecte. Elle a 24 ans. Elle est belle et élégante. Mais dans ce monde essentiellement masculin, pas facile de s’imposer surtout comme une femme architecte ! Dans les cabinets qui l’emploient, elle est souvent la seule femme à travailler et elle ne s’occupe guère que des quelques commandes de décoration intérieure…
C’est ainsi qu’en 1943, elle rencontre Hans. Entre eux, c’est l’étincelle. Sur les quelques chantiers sur lesquels ils collaborent tous les deux, on les appelle déjà Hans et Shu… Il y a de la romance dans l’air.
Puis arrive enfin sa première mission uniquement pour Knoll : l’agencement du bureau du Secrétaire américain à la guerre.
Quand l’armée appellera cette même année l’associé de Hans Knoll, Jens Risom, dans ses rangs, Florence Schust fera une entrée remarquée dans l’entreprise Knoll. Elle est embauchée à plein temps dans l’entreprise.
Rentré de la guerre à la fin des années 1945, Risom trouvera l’atmosphère de l’entreprise Knoll changée, principalement en raison de l’influence grandissante de Florence Schust, dira-t-il. Il semble que ses goûts et ceux de Schust soient alors incompatibles. Il a une préférence pour l’esthétique douce et réconfortante de ses origines scandinaves même teintées de culture populaire américaine tandis que Florence, formée par les maîtres du Bauhaus, ne jure que par la fonctionnalité et le minimalisme. Exit Jens Risom de l’aventure Knoll.
Episode 6
L’amour du design et l’amour tout court
Passionnés d’architecture et de mobilier, avides de formes nouvelles, de matières innovantes, Florence et Hans travaillent d’arrache-pied pour optimiser les techniques de fabrication, intégrer de nouveaux matériaux : teck, noyer, marbre, acier… C’est qu’ils veulent meubler l’Amérique. Quel programme ! Et en ces temps de guerre, Ils cherchent le moyen de tirer le meilleur parti des matériaux disponibles… Par exemple, quand le textile a manqué, Florence s’est « rabattue » sur le tweed, avant de créer ses propres tissus. Son premier gros client : les bureaux du Rockefeller Center. Pour lequel, faute de trouver ce qu’elle veut – c’est-à-dire des accoudoirs rembourrés plus luxueux que de simples accoudoirs en bois – elle dessine elle-même le fauteuil Model 43. Elle collabore alors avec Wallace K. Harrison, l’architecte du Rockefeller justement mais aussi du siège des Nations Unies et du Lincoln Center. Celui avec qui elle a travaillé à Cambridge en 1940.
Florence, elle, dirige le Knoll Planning Unit, un bureau de design et d’architecture intérieure à destination des entreprises. Il sera très influent dans l’Après-Guerre. C’est un département où le design est au centre de tout et où on prend tout en charge, le design global, dirait-on aujourd’hui. Cette approche globale, unique à l’époque, remet en question le mode de travail traditionnel et intègre tous les métiers : espace, architecture, design, production, décoration, esthétique, fonctionnalité, l’agencement, le mobilier, les tissus, le graphisme et la publicité.
C’est unique et aussi révolutionnaire, cette façon de disposer des objets intimes, des plantes, des photos, des tableaux dans la sphère professionnelle. D’utiliser les carreaux, les rayés, les tissés… « C’était fou à cette période d’imaginer des bureaux qui avaient la chaleur d’une maison », dit Demetrio Apollini, qui fut président de Knoll Europe.
LE DESIGN GLOBAL AVANT L’HEURE
Florence, elle, dirige le Knoll Planning Unit, un bureau de design et d’architecture intérieure à destination des entreprises. Il sera très influent dans l’Après-Guerre. C’est un département où le design est au centre de tout et où on prend tout en charge, le design global, dirait-on aujourd’hui. Cette approche globale, unique à l’époque, remet en question le mode de travail traditionnel et intègre tous les métiers : espace, architecture, design, production, décoration, esthétique, fonctionnalité, l’agencement, le mobilier, les tissus, le graphisme et la publicité.
C’est unique et aussi révolutionnaire, cette façon de disposer des objets intimes, des plantes, des photos, des tableaux dans la sphère professionnelle. D’utiliser les carreaux, les rayés, les tissés… « C’était fou à cette période d’imaginer des bureaux qui avaient la chaleur d’une maison », dit Demetrio Apollini, qui fut président de Knoll Europe.

L’équipe de Florence Knoll travaille en immersion et propose aux clients des maquettes en volume extrêmement détaillées. Celles de Florence sont reconnaissables entre toutes. Ce sont de véritables maisons de poupées, avec échantillons de placages de bois, de tissus et revêtements muraux, de peintures.
Puis, elle crée le département des textiles pour développer elle-même les tapisseries, et répondre très exactement à la demande. Elle invente aussi la présentation des tissus en petits éventails d’échantillons, qui deviendront un standard.
Ainsi, dans les décennies 1950 et 1960, Knoll va dépoussiérer un bon nombre d’entreprises phares américaines telles IBM, General Motors ou CBS. Finis les couloirs qui mangent l’espace et compartimentent les échanges. Les bureaux sont en plan ouvert…
Episode 7
1948 et déjà la réussite…
Florence réaménage le show-room de NYC, le 601 Madison Avenue, que Hans avait ouvert sitôt son arrivée dans le Nouveau Monde…
Le résultat est surprenant. Il va faire connaître la marque Knoll au grand public. « A cette époque, les show-rooms n’étaient rien de plus que des entrepôts… aucun style, juste des meubles en rang d’oignons. Mais chez Knoll, on se sentait comme à la maison » (le designer Richard Shultz). Le Président de CBS, Franck Stanton, pour qui Florence Knoll réalisera les bureaux en 1952, dira : « Il existait peu d’aussi beaux show-rooms. Knoll avait mis la barre très haut ». D’autres show-rooms vont suivre, dans les années 50’, à Chicago, San Francisco et Dallas et un second à NYC.

… AVEC LES PLUS GRANDS DESIGNERS
On sollicite des designers, des architectes et des sculpteurs du monde entier. « On ne travaillait pas avec eux pour l’argent », racontera en 2019 le designer Richard Schultz, alors âgé de 93 ans.
Florence Knoll a obtenu de Mies et de Breuer l’exclusivité de la diffusion de leurs pièces de design les plus mythiques, comme la Chaise Barcelona (1929) ou le fauteuil Vassily (1925). Eero Saarinen a développé la Womb Chair, un « fauteuil-utérus » à la demande de celle que l’on continue à appeler Shu. Elle souhaitait en effet « une assise qui serait comme un panier empli d’oreillers, dans lequel on pourrait se pelotonner ».

La fameuse Diamond Chair (1952) va également entrer au catalogue. Hans et Florence ont demandé au peintre, sculpteur et designer de mobilier italien, émigré depuis l’âge de 15 ans aux USA, Harry Bertoia, de plancher sur « quelque chose d’intéressant », sans restriction ni indication. Pas très inspiré, Bertoia décide « d’écouter son corps » et expérimente le fil de fer, a priori pas évident pour une chaise. Mais il en tire finalement une pièce aussi confortable qu’élégante.


Dans ses nouveaux bureaux sur Madison Avenue, Florence dessine, elle aussi, du mobilier. Son « Relaxed Sofa » est toujours édité. Mais en dépit de sa position hiérarchique, à une époque où les seules femmes croisées dans les bureaux du quartier sont généralement des secrétaires, quand elle présente sa propre production, elle dit seulement : « j’avais besoin de pièces de mobilier pour une mission et elles n’existaient pas. »
ET BIENTOT LA GLOIRE!
En 1951, la Knoll Associates devient la Knoll international. Et pour cause. Le premier bureau à l’étranger s’est installé enfin en Allemagne. Le rêve d’Hans de retourner au pays est accompli ! Et c’est dans sa ville natale de Stuttgart ! Et l’Europe, pour les Knoll, c’est aussi la France, où s’ouvre à Paris la première boutique pour les particuliers. Oh, une toute petite boutique dans une ruelle voisine de l’église Saint-Germain-des-Prés. En vérité, la petite annexe de l’Église !
Encore une fois, c’est révolutionnaire : des meubles présentés comme dans un salon, des fleurs, des plantes vertes, des graviers recouvrent le sol, des rideaux habillent les fenêtres, les couleurs rose, orange et rouge dominent. Du jamais vu dans les années cinquante !

Le marché du mobilier résidentiel est lancé. Ce sera un succès ! Bientôt le secteur représentera la moitié des ventes de Knoll. Et être meublé en Knoll va devenir très vite du dernier chic. Bon, pas pour toutes les bourses, bien sûr. Et cela ne se fera pas d’un coup de magique. A l’ouverture du show-room parisien, les gens se demandent quand même un peu ce qu’est cette drôle de boutique. Un fleuriste ? Un bureau ?
Du côté de l’outre-Atlantique, le succès de la Knoll Planning Unit ne se dément pas ! Au point que la publicité est inutile et que la liste des entreprises publiques et privées qui font appel au style Knoll ne cesse de s’allonger…
Hans Knoll est maintenant un bâtisseur d’empire. Après l’Allemagne, la France et Paris, il veut continuer à conquérir l’Europe mais pas seulement. Il rêve de Cuba ! Et dans les années qui suivent, le rêve est accompli ! Knoll décroche le contrat pour aménager l’ambassade cubaine. Le mobilier sera fabriqué en France et expédié dans l’île des Caraïbes.
Episode 8
1955, Cuba, la tragédie et la nouvelle vie de Florence
Octobre 1955. Hans part seul à Cuba pour superviser le chantier.
Pendant ce temps, à New York, un des collaborateurs de Knoll, le designer Don Petitt, qui travaille depuis quelques années avec Eero Saarinen afin d’évaluer et d’affiner le design de sa chaise Tulip, est là, avec le designer finlandais – grand frère de cœur, l’on s’en souvient, de Florence Schust. Ils discutent avec des fabricants de plastique susceptibles de pouvoir manufacturer la chaise… Cette chaise, Eero Saarinen en parle depuis plus de deux ans à Hans Knoll. En novembre 54, les deux hommes se sont écrit, car Eero Saarinen, devenu star, n’a pas collaboré depuis trois ans avec la marque, faute de temps, croulant sous les commandes. Il se montre alors fou de joie de retravailler à nouveau avec les Knoll, surtout qu’il est certain que l’idée qu’il va proposer à Hans est géniale, et qu’elle « va mettre Herman Miller [l’éditeur concurrent] à genoux ! », écrit-il… Cette idée, c’est la Tulip, la célèbre chaise sur un pied unique ! En PVC montée sur tige, la chaise, fabriquée en une seule pièce, qui s’éclot comme une corolle, est aujourd’hui devenu la star des salons vintage ! Elle trône aussi au Moma de NYC et fait partie des collections permanentes du musée de Vitra, à Bâle.


Mais au milieu de la nuit du 8 octobre 1955, la tragédie surgit. Eero l’apprend avec stupeur dans sa chambre d’hôtel newyorkaise. La tragédie, qui vient de frapper Hans en pleine ascension à 41 ans, ébranle le monde du design et surtout sa femme, Florence. Mais qui peut la croire réelle ?
L’APRES-TRAGEDIE
Hans vient de mourir à Cuba.
La voiture dans laquelle il se trouvait dans la capitale cubaine s’est arrêtée à un feu, en bas d’une pente, quand un camion dont les freins avaient sans doute lâché a dévalé la pente et a percuté leur voiture dans un fracas foudroyant provoquant un terrible incendie. Hans est mort sous le coup, comme la jeune femme responsable du projet du Département d’État à la Havane.
Florence n’en poursuit pas moins l’aventure. Elle dirige seule Knoll International et Knoll Textiles et bien sûr le département Planning Unit pour les entreprises. Elle ne cesse d’éditer de nombreuses pièces qui deviendront des best-sellers. Notamment la Tulip Chair de Eero Saarinen.
En 1957, elle signe pour la Planning Unit un contrat avec la First National Bank de Miami. En 1958, Knoll fournit 800 chaises pour l’auditorium de l’Unesco à Paris. Ce sont les sièges Conference d’Eero Saarinen (l’auditorium a été rénové en 2018 avec les mêmes sièges adaptés aux nouvelles normes).

A Paris, on s’installe dans un showroom plus grand et plus visible, dans le quartier parisien qui deviendra le Triangle du design, sur le boulevard Saint-Germain (7e).
1958, L’ENTREPRISE KNOLL EST TOUJOUR AU TOP MAIS POUR FLORENCE S’OUVRE UNE NOUVELLE VIE
L’entreprise Knoll, avec à sa tête Florence, est florissante. Mais pour l’orpheline et la jeune veuve, toujours aussi passionnée par la création, s’ouvre une autre vie ! Au cours du chantier de l’aménagement de la First National Bank à Miami, il s’est passé quelque chose. Son directeur, Harry Hood Basset et Florence Knoll sont tombés amoureux.
Ils se marient. Elle continue à faire le plein de projets et le plein d’édition de produits Knoll : meubles, chaises, bureaux, etc. Pendant plus de 7 ans, elle fera la navette entre NY et Miami.
Florence Knoll s’éloigne et quitte définitivement Knoll…
Mais dès 1959, elle se retire peu à peu. Elle vend la partie business de Knoll à Art Metal Construction Compagny, en restant néanmoins à des postes clés de l’entreprise. Elle est alors présidente des divisions Knoll et des directions du design et des études de la Art Métal.
Mais à la mort du dirigeant de Art Metal l’année suivante, elle ne conservera que la direction de la « Planning Unit », « son bébé ».
1958, L’ENTREPRISE KNOLL EST TOUJOUR AU TOP MAIS POUR FLORENCE S’OUVRE UNE NOUVELLE VIE
L’entreprise Knoll, avec à sa tête Florence, est florissante. Mais pour l’orpheline et la jeune veuve, toujours aussi passionnée par la création, s’ouvre une autre vie ! Au cours du chantier de l’aménagement de la First National Bank à Miami, il s’est passé quelque chose. Son directeur, Harry Hood Basset et Florence Knoll sont tombés amoureux.
Ils se marient. Elle continue à faire le plein de projets et le plein d’édition de produits Knoll : meubles, chaises, bureaux, etc. Pendant plus de 7 ans, elle fera la navette entre NY et Miami.
FLORENCE KNOLL S’ELOIGNE ET QUITTE DEFINITIVEMENT KNOLL
Mais dès 1959 elle se retire peu à peu. Elle vend la partie business de Knoll à Art Metal Construction Compagny, en restant néanmoins à des postes clés de l’entreprise. Elle est alors présidente des divisions Knoll et des directions du design et des études de la Art Métal.
Mais à la mort du dirigeant de Art Metal l’année suivante, elle ne conservera que la direction de la « Planning Unit », « son bébé ».
Episode 9
Knoll sans Florence
Une fois achevé le chantier du siège de la CBS, en 1965 elle quitte définitivement la Madison Avenue où la société avait ses bureaux depuis le début et prend l’avion pour Miami. Sans fanfares ni trompettes. Dès lors, elle se fera la plus discrète que possible. Acceptant parfois quelques clients privés mais refusant presque toutes les interviews et les apparitions publiques. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, la marque n’est pas près de l’oublier… Près de quarante après son départ de Knoll, au magazine Metropolis, elle dira seulement : « J’ai eu une vie extraordinaire quand on y pense. J’ai grandi à Cranbrook, j’ai vécu dans la famille Saarinen (…) ».
On la verra furtivement à Paris en 1967. L’architecte et designer Marc Held expose dans sa boutique rue de Seine son fauteuil Culbuto qui a beaucoup plu à Yves Vidal, à l’époque directeur de Knoll France. Affaire conclue pour trois modèles. Mais chez Knoll, il n’y a pas consensus. Plutôt dissension. Yves Vidal, très copain avec Florence Knoll, qui a déjà vendu ses parts mais garde une autorité énorme, lui demande de venir voir pour trancher… Elle arrive, voit les trois fauteuils, s’assoit et dit : « C’est formidable ! » Aujourd’hui, le Culbuto est un siège culte. Même si à l’époque, il s’en est vendu très peu, confie Marc Held…

Marc Held
Tout commence au début des années 60’. Après avoir été professeur d’éducation physique, puis photographe dans le sillage de Doisneau et Brassaï, Marc Held croque les manifestations, les colonies de vacances, les premières HLM des banlieues populaires et les chanteurs de jazz des boîtes du Quartier Latin à Paris et encore les paysans et les moissons de Corrèze, une de ses terres de cœur où il passa avec sa mère les années d’Occupation… Puis, le voilà qui devient designer et architecte. Poussé par la curiosité artistique et intellectuelle autant que par le goût de la technique et du travail artisanal !
A partir de là, il explore tout, l’architecture et le design, le design scandinave, Alvar Aalto, le groupe Bauhaus, le designer autrichien Carl Aubock, l’italien Gio Ponti et le designer français Joseph-André Motte… Sur cette route, il fera moult escales en Finlande, au Danemark, en Italie… « J’ai eu un premier déclic quand j’ai visité la chapelle de Ronchamp en Haute-Saône de Le Corbusier mais le grand choc, ce fut la villa Rotonda d’Andrea Palladio près de Vicence en Vénétie ».






Et le culbuto, dans tout ça ? Depuis 1985, le fauteuil fait partie des collections permanentes du musée des Arts décoratifs de Paris et est devenu un objet culte… et rare.
Marc Held
Tout commence au début des années 60’. Après avoir été professeur d’éducation physique, puis photographe dans le sillage de Doisneau et Brassaï, Marc Held croque les manifestations, les colonies de vacances, les premières HLM des banlieues populaires et les chanteurs de jazz des boîtes du Quartier Latin à Paris et encore les paysans et les moissons de Corrèze, une de ses terres de cœur où il passa avec sa mère les années d’Occupation… Puis, le voilà qui devient designer et architecte. Poussé par la curiosité artistique et intellectuelle autant que par le goût de la technique et du travail artisanal !
A partir de là, il explore tout, l’architecture et le design, le design scandinave, Alvar Aalto, le groupe Bauhaus, le designer autrichien Carl Aubock, l’italien Gio Ponti et le designer français Joseph-André Motte… Sur cette route, il fera moult escales en Finlande, au Danemark, en Italie… « J’ai eu un premier déclic quand j’ai visité la chapelle de Ronchamp en Haute-Saône de Le Corbusier mais le grand choc, ce fut la villa Rotonda d’Andrea Palladio près de Vicence en Vénétie ».
Marc Held se souvient …
« Dans ces années 60’, j’explore tout, mais aussi je fabrique une grande quantité de meubles et d’objets … Au point que tous mes amis me disent : allez, là il faut exposer tout ça dans un show-room, une galerie. Ni une ni deux, je vends mon appartement et j’achète le bail d’une boutique, au 51 rue de Seine à Paris. L’échoppe. Le succès est dément ! Puis lors d’un voyage à Copenhague, dans l’hôtel SAS Royal (sans doute le premier hôtel « design » au monde, du célèbre architecte et designer danois Arne Jacobsen), je vois l’Egg. L’œuf, le fauteuil pivotant du même designer danois dont j’admire, époustouflé, les formes libres et les mécanismes, avec le désespoir de ne pas être à la hauteur. Je rentre à Paris et avec un copain sculpteur, j’achète un bloc de Balsa, un bois léger comme une plume, et on sculpte, je fais de grands dessins, avec en arrière-fond, une pensée pour le fauteuil Emmanuelle, en rotin… Mon idée est de réaliser un fauteuil assis sur son cul et de le faire reposer sur sa base… Mais cette base a beau être convexe, il y a un risque de basculement. J’ajoute donc un contrepoids et des butoirs postérieurs pour éviter le renversement ! Avec l’aide technologique d’un fabricant de bateaux à voile et des mois de travail, je finis par créer la forme du Primo Culbuto, le fauteuil pivotant qui bascule dont il existe aujourd’hui quelques exemplaires. Alors, je décide, en m’endettant, d’en faire un moule que l’on tire à cinq exemplaires. Je les fais tapisser de façon amusante, fausse fourrure etc., expose le tout dans la vitrine de L’Echoppe, dans une joyeuse mise en scène orchestrée par quelques jolies copines qui s’assoient sur les cinq fauteuils ! Arrive la manifestation du Festival Saint-Germain des Arts, 1967, et des milliers de personnes se pressent pour assister à la performance, comme on ne disait pas à l’époque. Et parmi la foule, Yves Vidal, président de Knoll, qui est revenu me voir avec le président mondial de Knoll, Bobby Cadwallder, et m’a demandé de développer une ligne de trois ou quatre fauteuils.
Avec un contrat de trois ans, me voilà travaillant d’arrache-pied avec un modeleur pour tenter de ne pas utiliser de contrepoids ni de butoirs et de modifier la forme initiale de mon fauteuil que je trouve un peu trop baroque…
Les trois fauteuils terminés, Yves Vidal les expose au showroom de Knoll, boulevard Saint-Germain et convoque une délégation des USA composée de quelques hommes en costume sombre, pas très enchantés du résultat, pas très enthousiasmés par ces formes nouvelles, qu’ils jugent extravagantes… Vidal dépêche alors Florence Knoll, elle a presque quitté la maison mais reste la grande princesse « Chu »… Elle arrive tout droit de New York – j’ai les genoux qui tremblent – elle s’approche de la vitrine, met son nez dessus et sourit… Elle entre, s’assoit sur un des fauteuils, rayonnante, Yves Vidal dans un autre… Et donne son feu vert. C’est la consécration.
Pourtant, la grande sortie dans les magasins va être assombrie par la crise pétrolière, le rejet du plastique et le retour du bois… Il a dû s’en vendre très peu, je n’ai jamais su combien … »
Et le culbuto, dans tout ça ? Depuis 1985, le fauteuil fait partie des collections permanentes du musée des Arts décoratifs de Paris et est devenu un objet culte… et rare.
On la verra encore en 1972 à Paris, au Louvre, quand Knoll exposera ses modèles sous la houlette de Jean Vidal. Du jamais vu à l’époque pour une entreprise privée ! Les meubles présentés sont « emprisonnés » dans des cubes de plexiglas empilés, une idée que Florence trouve superbe.
En 2003, ce sera plus officiel, et cette fois ce sera aux Etats-Unis. Le président George W. Bush décernera à Florence Knoll Bassett la plus haute distinction nationale pour l’excellence artistique, la National Medal of Arts. Elle dira toujours aussi simplement : « Je ne suis pas designer. J’ai juste fait les patates qui vont avec la viande… ».
Qui sait alors ce qu’elle a pensé lorsque Knoll l’a portée au-devant de la scène, en 2012, avec le canapé qu’elle avait créé en 1954, l’habillant pour l’occasion de cachemire et le diffusant en série ultra-limitée, comme un hommage…
Et puis, en 2017, Florence Knoll Bassett vient d’avoir 100 ans ! Le président de Knoll Europe, Demetrio Apolloni, aura alors une pensée émue pour elle. Comme tous les gens qui travaillent à l’usine de Foligno en Ombrie en Italie, là où se fabriquent toutes les icônes du design éditées par Knoll. Ici, la photo du couple fondateur n’est pas près d’être décrochée. Elle veille toujours sur les artisans.
UNE NOUVELLE ERE POUR KNOLL
En tous cas, le départ de Florence annonce une nouvelle ère pour l’entreprise. Dans les années 50’, Knoll, qui n’avait pas une image « œuvre d’art » vendait moins cher que d’autres marques mais beaucoup à une clientèle, en tous cas en France, de type jeunes cadres et couples des chics banlieues parisiennes. Toutefois, la marque conservait ce qui avait fait sa réputation : rigueur de l’esthétique, qualité et pérennité des produits, innovation et créativité. Le tout en dehors de toute notion de mode.
Ensuite, jusque dans le début des années 1970, la marque va toucher un public de gens aisés, leader d’opinion. Les événements qu’elle prépare sont fastueux, surtout ceux organisés par le show-room de Saint Germain des Près, où le tout Paris accourt.
Quant à l’exposition en 1972 des modèles Knoll au Pavillon Mansart, autant dire au Musée du Louvre, elle sonne en quelque sorte le chant du cygne d’une certaine époque… Rien ne sera plus comme avant. Les décennies qui suivent vont se montrer plus riches de revers que de fortunes.
Episode 10
Les années noires et le renouveau
Alors, dans les années 70’, Knoll va tenter de devenir industrielle, ou disons-le, une entreprise comme les autres, où priment la vente et la gestion administrative, comptable et financière. C’est un changement considérable. Toutefois une part importante du succès de Knoll résidait dans la création. Ne plus tout miser sur elle conduit peut-être à la mettre en danger.
D’autant qu’avec l’économie moribonde de la fin des années 70, les ventes chutent. Les premières secousses de la crise pétrolière, puis l’effondrement de l’industrie du bois et de l’ameublement dans les années 80 » ébranlent l’enseigne. Knoll vit jusqu’à la décennie 1990 des années difficiles. Les rachats se succèdent. En 1977 la General Felt Industrie; en 1990, la Westinghouse Electric Corporation. Et en 1995 la Warburg Pincus Ventures.
LA POLITIQUE DU PRIX AU DETRIMENT DE LA CREATION
Alors, dans les années 70’, Knoll va tenter de devenir industrielle, ou disons-le, une entreprise comme les autres, où priment la vente et la gestion administrative, comptable et financière. C’est un changement considérable. Toutefois une part importante du succès de Knoll résidait dans la création. Ne plus tout miser sur elle conduit peut-être à la mettre en danger.
D’autant qu’avec l’économie moribonde de la fin des années 70, les ventes chutent. Les premières secousses de la crise pétrolière, puis l’effondrement de l’industrie du bois et de l’ameublement dans les années 80 » ébranlent l’enseigne. Knoll vit jusqu’à la décennie 1990 des années difficiles. Les rachats se succèdent. En 1977 la General Felt Industrie; en 1990, la Westinghouse Electric Corporation. Et en 1995 la Warburg Pincus Ventures.
LE REVEIL DE LA BELLE ENDORMI
Avec la collection en 1992 des chaises tressées en bois de Frank Gehry, il est vrai que la firme renoue avec les beaux jours.
Peut-être Lionel Pithoud, ex-directeur de Knoll France (aujourd’hui directeur du pôle mobilier de Re-You), a-t-il raison quand il déclare : « des idées aussi novatrices que celles de Florence Knoll résistent longtemps ».
Oui, mais. Et si les meubles Knoll étaient aujourd’hui trop chers ? En tous cas, les ventes font du sur-place. C’est pourquoi, en décembre 2018, Knoll qui reste néanmoins le géant américain du design, a payé 300 millions de dollars pour racheter Muuto, une jeune pousse scandinave.

Muuto, dont les produits plus abordables, plaît à la jeune génération d’architectes, décorateurs et particuliers et vont aussi bien dans les maisons que dans le tertiaire, les espaces de co-working ou les bureaux classiques. Car les frontières ne sont plus si étanches entre ces univers, semble dire le PDG américain de Knoll, Andrew Cogan.
Serait-ce, dans la lignée de l’esprit des fondateurs de Knoll, la bonne réponse aux bouleversements des modes de vie et des manières de travailler ? L’avenir le dira. En tous cas, en 2021 Knoll a été racheté par Herman Miller, l’éditeur concurrent, celui qu’en 1954 le designer Eero Saarinen souhaitait mettre à genoux avec sa nouvelle chaise Tulip ! (voir épisode 8) !
Entretemps, en 2019, au Salone del Mobile de Milan, Knoll célébrait un anniversaire important – le centenaire du Bauhaus – et présentait, aux côtés des créations emblématiques les nouvelles collections signées par Piero Lissoni et le duo britannique Edward Barber et Jay Osgerby.


Un peu plus tard, le RBC, une entreprise spécialisée dans le design et le mobilier contemporain, présentait l’exposition «Knoll – The Original Design», qui rendait hommage à Mies van der Rohe et Eero Saarinen, à l’occasion également du centenaire du Bauhaus.
Mais ces deux manifestations n’ont évidemment pas fait venir en Europe Florence Knoll Bassett… Au début de l’année 2019, le 25 janvier exactement, elle meurt en Floride à Coral Gables. Elle avait 101 ans.
Aujourd’hui Florence ne nous dira rien de plus sur Knoll. Mais pour en savoir davantage, il est possible d’aller à Washington consulter la Smithsonian.
Une Institution à laquelle Mme Knoll Bassett a fait don de tous ses papiers en 2000. Ces documents ont tous été numérisés en 2008 et totalisent plus de 1000 images. Le financement de la numérisation de cette collection a été assuré par la Terra Foundation for American Art.
Et Knoll continue sa trajectoire, avec de nouveaux talents. Parce que Knoll inspire encore et toujours et continue de surprendre. Parce que c’est toujours un grand honneur pour un designer de collaborer dans une maison qui compte dans son catalogue les créations des plus illustres architectes et designers…
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