Les années Prisu, le design populaire

LES ÉPOPÉES


Les années Prisu, le design populaire
Le beau au prix du laid !

Par Mélina Gazsi

C’était le slogan de Prisunic dans les années 60’ pour rendre le design accessible au plus grand nombre…

En France, dans les années 60, bien avant Ikéa – qui n’a ouvert son premier magasin dans l’hexagone qu’en 1983 – le design tenta une belle aventure : celle d’être accessible au plus grand nombre, grâce à une enseigne grand public, du nom de Prisunic. 

Cette future chaîne de magasins voit le jour en 1931, rue Caumartin à Paris. C’est la contraction de «Prix» et «Unique». Entendez par là, une gamme de produits à un seul prix !

Lorsque l’on se penche sur l’histoire de ces créations, on découvre souvent des anecdotes surprenantes. Des matériaux innovants détournés de leur usage premier, des erreurs de fabrication devenues des traits de génie.

Prisunic, précurseur du design

Dissoute depuis 2002 la marque Prisunic reste néanmoins dans l’histoire et la mémoire collective comme la chaîne de magasins qui a joué un rôle prépondérant dans l’évolution des modes de consommation. 

En effet, en élaborant pour la première fois une gamme de produits de consommation courante et d’objets à petits prix, Prisunic lance un slogan qui va faire florès : « le beau à bon marché » ou selon la formule de la styliste de la marque, Denise Fayolle, le «beau au prix du laid ». Tout un programme !

Le beau au prix du laid !

Car, c’est grâce en effet à cette jeune femme Denise Fayolle, qui dirige le bureau de style et de publicité de l’enseigne – un bureau qu’elle avait elle-même créé en 1953 – que Prisunic va faire souffler sur la société française un vent nouveau de créativité et d’innovation. 

Pour lancer de nouveaux produits et objets selon sa devise, elle fait appel à des créateurs et des designers. Une première à cette époque ! Elle s’inspire du Bauhaus allemand, du Pop Art britannique, du Nouveau Design Italien et de l’Op Art. Au placard, les formes et couleurs vieillottes :  on égaye les collections : textiles, meubles, vaisselle…  « Le beau au prix du laid » s’habille de plastique, prend des couleurs pop et des lignes épurées Tout est revu sous un autre jour ! Et on engage une designer pour l’enseigne, Janine Roszé.

Denise Fayolle et Maïmé Arnodin une longueur d’avance !

Les bureaux de tendances n’existent pas encore. N’empêche, après avoir été trois fois championne de France de patinage sur glace dans les années 40’, Denise Fayolle fonde en 1968 avec Maïmé Arnodin l’agence de style Mafia. Auparavant, elles étaient respectivement rédactrice au magazine « votre Beauté » et « Jardin des Modes ». Maïmé Arnodin avait créé en 1961 un bureau de style et conseillait industriels et commerçants sur les coloris, les tissus, la promotion, etc. C’est elle d’ailleurs qui inventera le terme « prêt-à-porter » dont elle disait volontiers qu’il aurait dû s’appeler le prêt à être porter. Denise Fayolle, elle, ouvrit pour Prisunic en 1953 un des premiers bureaux de style, de publicité et de promotion, dont elle prend la direction en 1957. On peut dire qu’elle a été la créatrice de la ligne Prisu en inaugurant le mariage de la création artistique et de la fabrication industrielle à moindre coût, c’est-à-dire en développer le beau à bon marché. Et remodelant jusqu’aux contenants et accessoires tels que les sacs, alors en plastique, les bouteilles, les emballages… Elle aura aussi apporté son regard aiguisé pour dynamiser l’image de certaines entreprises comme Du Pont de Nemours, les 3 Suisses, Absorba, Yves Saint Laurent Parfums…

Le design pour tous !

Bref, toutes les deux ont de l’audace. Et en même temps qu’elles bousculent la règle selon laquelle le beau doit nécessairement être cher, elles ouvrent des perspectives de travail et de création aux designers en herbe et permettent aux Français des années 60’ et 70’ de s’ouvrir au style, au design et au graphisme, de décorer leur intérieur avec des meubles aux couleurs pop’ et aux formes nouvelles. D’autant qu’un certain Françis Bruguière, chef du département achats pour la « maison » décide en 1967 de créer une collection de meubles contemporains pour compléter l’offre prêt-à-porter et accessoires de Prisunic. Un projet ambitieux dont la concrétisation passe par la mise en place d’un bureau de création interne et de collaborations avec des designers de renoms.

Un catalogue qui décoiffe !

L’année suivante, le même Francis Bruguière de lancer le célèbre catalogue de mobilier et de décoration de la marque ! Il s’agissait, disait-il de « mettre à la disposition du grand public des meubles véritablement contemporains à des prix accessibles ». Prisunic offre alors une gamme de décoration importante et l’intérieur de milliers de Français est ainsi embelli par des pièces de petits mobiliers, d’art de la table, de luminaires et de prêt-à-porter ! 

Un vrai succès. Les clients ? Le grand public et également des personnalités voire des stars. Ils applaudissent à cet appel d’air et de liberté qui entrent dans les maisons. C’est le cas de Jeanne Moreau, Karl Lagerfeld et l’écrivain Edmonde Charles-Roux qui achètent un tapis siège d’Olivier Mourgue, un lit à l’allure futuriste de Marc Held, des lits en tube, une table sur tréteaux une lampe boule…

C’est que le catalogue, en mettant en scène les pièces, donne aussi quelques pistes de décoration… Le designer Marc Berthier, que Philippe Starck adore, fait alors fureur avec ses meubles tout en légèreté, comme le bureau pour enfants qu’il créé pour Prisunic en 1973. Interviewé dans le magazine Elle en octobre 1979, il déclarait : « je fais des meubles transitoires, utilisables dans l’immédiat mais adaptables aux maisons de demain ». Designer discret et peu connu du grand public, il a pourtant formé une génération de designers français notamment en tant que professeur à l’ENSCI, Ecole nationale supérieure de création industrielle-Les Ateliers, dont certains de ses élèves sont aujourd’hui très renommés – Les Tsé & Tsé associées, Catherine Lévy et Sigolène Prébois, les RADI designers, Jean-Marie Massaud, Matali Crasset, Patrick Jouin ou Inga Sempé. Il a aussi apporté un souffle nouveau notamment autour des matériaux qu’il aimait travailler « façon plume » afin de réinventer les objets du quotidien. 

Ce qui sûr, c’est que grâce à cette offre riche, originale et de qualité, la marque Prisunic va s’imposer dans la vie quotidienne des Français au point de devenir dans les années 70, « l’emblème du renouveau dans notre pays ».

L’écrivain et ancienne rédactrice en chef de Vogue, Edmonde Charles-Roux, ira même jusqu’à s’équiper presque exclusivement de meubles Prisunic : les lits en tube, une table sur tréteaux une lampe boule… « L’ensemble avait de l’allure, une grande simplicité. La vraie élégance est sans genre, c’est quelque chose d’autre. Les objets élégants sont les seuls qui durent », confiait celle qui, amoureuse du design et pionnière en matière de mobilier contemporain et accessible, fut aussi présidente d’honneur du VIA.

Une belle équipe de créateurs !

Avec Francis Bruguière et Denise Fayolle, une pléthore de designers sont alors sollicités. Et ils sont nombreux à répondre à l’appel, séduits par l’idée de rendre le design accessible à tous. Certains sont méconnus aujourd’hui, tels René Preborski, Philippe Grummer, Yves Cambrier et Michel Cultru… Ceux-là participeront à l’aventure du premier catalogue en 1968, avant de rejoindre avec Terence Conran l’équipe qui va créer Habitat en France. D’autres sont connus. 

Parmi eux, le jeune designer anglais, Terence Conran (le futur créateur d’Habitat puis du Conran Store – (Voir dans rubriques Epopées l’article sur Terence Coran) à qui on demande de dessiner des meubles pour le grand public. Mais aussi, Olivier Mourgue, Gae Aulenti, Marc Held, Jean-Pierre Garrault, Marc Vaidis et la designeuse Danielle Quarante.

Imagination débridée

La contribution des jeunes designers à l’aventure Prisunic est à la hauteur des espérances de Françis Bruguière : « les meubles imaginés à cette époque étaient pleins d’audace et de fraîcheur ». La créativité des designers décuplée dans une société alors en pleine mutation  en mutation s’exprime avec une grande liberté et osant toutes les formes et en forçant sur la couleur. Du rouge, de l’orange et du blanc ! Que cela pète !

En utilisant aussi des matériaux nouveaux comme la mousse, par exemple. Toutes ces créations hautes en couleurs étaient de surcroît « combinables, empilables et évolutives ». « Nous avions un vrai sens de l’identité de Prisunic, c’était presque une religion », confirme la designer maison Janine Roszé, dont les propos sont rapportés dans le livre d’Anne Bony, Prisunic et le design.

Création toujours !

La célébrissime Andrée Putman rejoint l’équipe du Prisu en 1958 et imagine à la demande de l’agence Mafia, une vaisselle toute blanche, des meubles en plastique bien sûr et surtout, encore plus audacieux, des lithographies à 100 francs signés des artistes César, Arman, Messager. Son ami et disciple, l’architecte Jean Nouvel dira : « Elle met ses exigences modernes et ses goûts d’avant-garde dans le démocratique catalogue Prisunic ». Tout est dit !

A leur tour des stylistes comme Emmanuelle Khanh, Sonia Rykiel, Jean-Paul Gaultier, Kenzo ou encore Issey Miyake travailleront pour la marque. Quelle pépinière de talents ! 

Aujourd’hui, et depuis 2002, l’enseigne a disparu mais sous un autre nom, (pour ne pas le nommer, c’est Monoprix), elle poursuit son action de création. 

Avec une nouvelle génération de designers qui ont pour nom Constance Guisset, Ionna Vautrin, Mahdavi… C’est ce que nous montrait aussi l’exposition qui a eu lieu du 2 décembre 2021 au 13 mai 2022 au Musée des Arts décoratifs de Paris (MAD), « De Prisunic à Monoprix, L’histoire du design populaire français ».

Quand on fêtait le 40e anniversaire du catalogue Prisu

A l’occasion du 40e anniversaire du mythique catalogue de mobilier Prisunic, le VIA exposait les meubles qui ont fait le succès de la marque dans une exposition intitulée « Prisunic et le design, une aventure unique », qui a eu lieu du 5 septembre au 30 novembre 2008 à la galerie VIA (Valorisation de l’Innovation dans l’Ameublement) à Paris.

Design intemporel 

Les designers gardent de leur collaboration avec Prisunic un excellent souvenir. En redécouvrant ou découvrant ces soixante pièces exposées en 2008 à la galerie du VIA, il était surprenant pour tout le monde de constater combien tous ces meubles avaient résisté à l’épreuve du temps, et par leur caractère intemporel.

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