01 Fév Voyage sur la planète Starck
PORTRAIT DE CRÉATEUR
VOYAGE SUR
LA PLANÈTE STARCK
Le plus célèbre des designers dessine trois objets par jour. De la brosse à dents au yacht de Steve Jobs, plongée dans le cerveau d’un démiurge.

Allez, une fois n’est pas coutume – et pour me replonger et vous faire replonger dans les années du journal Le Monde – voici ce que j’écrivais en janvier 2013 sur le travail du plus célèbre designer français… Bon, d’accord, ça fait un bail ! Car depuis, Philippe Starck n’a pas chômé… Nous reviendrons sur les nouvelles créations du designer français le plus célèbre, et au cours de l’avancement du webmagazine Le Dessous des Objets, nous mettrons tout à jour… Mais il faudra que nous avancions vite, très vite car il aura toujours une longueur d’avance… Il crée tant et tant !
D’ailleurs, comment mieux vous donner une idée de sa création extraordinairement prolifique, si ce n’est que de vous proposer de jeter un œil sur son site et consulter ce qui est paru à son propos dans la presse.
Dans le cerveau de Starck (Archive 2013)
Philippe Starck est l’un des rares designers français, sinon le seul, qui soit connu dans le monde entier. Pas seulement par les gens du métier. Il dit, sans fausse modestie, recevoir chaque mois près de deux cents sollicitations pour un entretien, une proposition d’exposition, un livre, une conférence… et qu’il les ignore quasiment toutes. En trente ans d’activité, avec plus de dix mille créations au compteur – il dessine au moins trois objets par jour -, il est le designer le plus prolifique et le plus protéiforme. A la fin de l’année 2012, il a ajouté un livre à son œuvre, titré Impression d’ailleurs. Qui surprend. Pas de photographies. Pas de dessins. Pas de révélations non plus sur le designer et la façon dont il conçoit les choses et dessine.
Et pourtant, l’éventail des créations griffées Starck forme un vrai inventaire à la Prévert : cafés, hôtels, bateaux, port, clubs, musées, brosses à dents, vélos, luminaires, miroirs, meubles… Mais il n’a pas envie d’entrer dans l’exercice du making of. Il ne veut pas plus évoquer une année 2012 riche d’une bonne trentaine d’objets, et par ailleurs marquée par le dixième anniversaire du fauteuil Louis Ghost, édité par Kartell, un succès ininterrompu. Il n’évoquera pas le conflit financier qui l’oppose aux héritiers de Steve Jobs, décédé en 2011. Starck a en effet dessiné le yacht blanc et minimaliste du fondateur d’Apple, baptisé Venus, qui mesure près de 70 mètres de long et qui est contrôlé par sept ordinateurs iMac alignés dans le poste de pilotage.
Un visionnaire démocratique
Si Starck est un visionnaire, ce n’est pas seulement parce qu’il est le premier, avec le Café Costes, qui a été inauguré en 1984 au cœur de Paris, à avoir inventé un lieu où l’on se sent enfin à l’aise jusque dans les toilettes. Sa chaise en plastique transparent est aussi la plus vendue au monde : plus de 1,5 million d’exemplaires. Il a dessiné en 2010 la Freebox de Free, qui reste un objet compact, élégant et efficace.
Le restaurant Ma Cocotte, aux puces de Clignancourt, à Saint-Ouen, dont il a réalisé l’architecture intérieure et extérieure, fait un tabac. On en a tant parlé qu’il n’en revient pas : « Une sorte de folie, même mondialement, j’ai l’impression de n’avoir fait que cela durant toute ma vie », confie-t-il.
On attend aujourd’hui le prochain passe Navigo, de couleur mi-parme mi-argent, qui sera mis en circulation cette année pour les transports en Ile-de-France. Il a créé gracieusement cet objet du quotidien, qu’il a « seulement cherché à rendre élégant, à la fois par le design, le geste, à le parer de noblesse, avec l’espoir que cela anoblisse les gens qui vont s’en servir ». Le prochain projet ? Une maison préfabriquée écologique. « C’est le seul intérêt de ce métier de croire qu’il peut influencer sinon changer la vie. »
Ellipses, sensations, sentiments
Philippe Starck est peut-être cet artiste qui procéderait du démiurge, comme l’affirme Michel Onfray dans Écrits sur Starck. Démiurge ? Le mot lui sied. Pas seulement parce qu’il crée intensément. Mais aussi parce que l’étymologie grecque du mot fait référence à l’artisan. Un métier qu’il revendique, plus que celui d’artiste.
Pour comprendre Philippe Starck, le moteur de sa création, il faut déserter la table à dessin et entrer dans son cerveau. L’écouter parler. Observer comment il fonctionne, multipliant les ellipses, sensations, sentiments, les références à l’inconscient. Lui faire décrire ses nuits et son sommeil. Son rapport à l’autre et à la société. Évoquer sa journée type. Le faire parler de son père, André Starck, ingénieur-inventeur-dessinateur d’avions. Aborder ses peurs aussi, qui l’auraient poussé, par « faiblesse ou facilité », vers le design : « Si je n’avais pas eu peur, si j’avais eu confiance en moi, si je n’avais pas voulu me rassurer, je n’aurais pas fait de petits dessins. »
Pour comprendre Philippe Starck, il faut l’écouter nous parler de son univers mental, sa façon de réfléchir et de vivre. Il n’hésite pas à mettre en tension la liste de ses créations, « extraordinairement dense », avec sa vie, dont il dit qu’elle est « d’une densité inouïe ». Et si son CV fait vingt pages, il confie, dans un éclat de rire, que, s’il est « hallucinant », il s’agit d’une « anomalie mentale » qui repose sur une imagination aux « surprises fertiles ». C’est bien ce qui frappe quand on l’écoute, et c’est le plus important. Car sans ces « anomalies mentales », il n’y aurait pas tous ces objets qui habitent notre quotidien et qui forment l’univers Starck.
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