Les bancs publics parisiens : Le Davioud

LA PETITE HISTOIRE D’UN OBJET


LES BANCS PUBLICS
PARISIENS : Le Davioud

Par Mélina Gazsi

Les premières mesures de déconfinement liées à la pandémie de la COVID-19 sont à peine annoncées que  Paris se réveille et voit affluer plus de 700 personnes à l’Hôtel Drouot.

Mais que se passe-t-il donc ce 18 mai 2021 dans les salles 5 et 6, traditionnellement feutrées, de cet hôtel des ventes du 9e arrondissement de Paris ? Une vente exceptionnelle ? Non point. Mais une vente très parisienne.

Baptisée « Paris, mon amour », elle est orchestrée par le commissaire-priseur Christophe Lucien, qui disperse ce jour-là des pièces emblématiques qui fleurent bon la vie de la capitale : des tableaux, des dessins, des estampes et quelques autres très belles pièces. Par exemple, les partitions originales de quelques chansons mythiques telles « Mon manège à moi » et « Mon truc en plumes », signées de Jean Constantin. Ou encore la façade en céramique du fameux restaurant « l’Assiette au beurre ». De jolies enchères en perspective.

Pour les plus modestes, un achat semble davantage à leur portée. C’est un banc public estimé à 400 euros. Mais c’est sans compter sur un petit coup de théâtre qui va survenir au moment où le marteau d’ivoire de maître Lucien suspend son envol… Voilà le banc retiré de la vente pour être vendu de gré à gré.

Qui est le mystérieux acheteur ? Un prince saoudien ? Un oligarque russe ? Non, c’est un collectif parisien qui a constitué une cagnotte pour laisser à Paris son illustre banc. Des « Monsieur et madame tout le monde », des hommes et des femmes attachés à leur environnement, qui se « révoltent » quand on touche aux « tripes » de la capitale, des nostalgiques, des amoureux, des politiques aussi… Bref, c’est tout un monde qui perd ses repères devant leur Paris qui bouge trop vite à leur gré.

C’est vrai qu’un banc dans une ville, voilà un symbole fort du vivre ensemble, de la rencontre inattendue ou au contraire du rendez-vous que l’on attend… Ou de l’échange improbable qui sera à jamais associé à un moment de votre vie. C’est aussi la découverte d’un emploi dans les petites annonces, d’un livre dont on vient de commencer la lecture, un flirt adolescent, un voisin perdu de vue retrouvé par hasard, la joie interdite de nourrir quelques pigeons, le besoin de reprendre ses esprits après une fête, et pour certains profiter plus humblement de l’espace que l’on n’a pas chez soi, et plus prosaïquement encore un lieu pour dormir… Et puis, tenez, un banc, pour la seule et  simple envie de s’asseoir en contemplatif !

Et si, vous, vous avez une histoire personnelle avec ce banc, eh bien vous le devinez, ce banc a aussi une histoire. Revenons donc au temps où, selon la volonté impériale, vers les années 1860, le Baron Haussmann, préfet de Paris, reconstruit le cœur de la capitale. Des immeubles surgissent, avec des rues, des avenues, des places, des monuments et des parcs. Tout doit être accueillant, pratique, beau voire luxueux. Oui, Paris sera la plus belle ville du monde. Alors on s’emploie à mettre en place réverbères, kiosques à musique, fontaines et… des bancs !

Autour du Baron œuvrent les meilleurs concepteurs, architectes, artistes ou ingénieurs. Parmi eux, l’architecte Gabriel Davioud. C’est lui le concepteur du banc de Paris. Il a tout pour lui, ce Gabriel : une formation en or à l’école des Arts Décoratifs, un passage remarqué à l’école des Beaux-arts, un Prix de Rome… Tout ça lui vaut donc l’honneur d’intégrer ce cénacle d’artistes et experts qui redessinent Paris.

Et il en fera des choses : le Châtelet, le Théâtre de la Ville, le Palais du Trocadéro, c’est lui. Lui encore, l’incontournable fontaine Saint-Michel et les grilles du Parc Monceau… Et toujours lui, les kiosques à journaux et son fameux banc, recto verso ! Quelle idée géniale !

L’anatomie d’une légende
Avec ses six places assises sur deux fois deux lattes de chêne boulonnées et peintes couleur vert bronze ainsi qu’un dossier de la même matière, d’une seule planche rectangulaire, coulissé entre deux anneaux oblongs. Et si vous regardez ses pieds, vous verrez son piétement en fonte grise orné du blason de la Ville de Paris. Avec un gabarit de 2,25 mètres et 124 kilos, le banc Davioud est la première génération de bancs publics parisiens.

Une génération de bancs publics qui  a tant inspiré… de Brassens à Renaud, de Flaubert à Apollinaire, de Prévert à Aragon, en passant par le peintre Caillebotte… Tant inspiré qu’il est devenu une légende. Où il fait encore beau lire, téléphoner, s’embrasser, manger sur le pouce, bavarder, se dégriser et parfois s’allonger… Allez, la prochaine fois, vous y ferez peut-être une petite pause, sur le Davioud ! Et pourquoi pas autour de la statue de Marianne, place de la République, où 17 exemplaires ont fait leur retour !

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